Du libertinage et des lois de la Nature

Seule version de Don Juan à revendiquer, par son titre, le libertinage, The Libertine de Thomas Shadwell fait partie de ces comédies de mœurs du théâtre de la Restauration que la mémoire a souhaité oublier. Solidement ancrée dans son époque, cette pièce est trop outrancière pour mériter de figurer dans l'histoire de la littérature anglaise.
Elle n'est pas mieux traitée dans l'histoire de la littérature donjuanesque et les rares auteurs ou critiques qui la citent, la disqualifient irrémédiablement et la classent comme un sous-produit peu digne d'intérêt. Il est vrai qu'aucun Don Juan, qu'il soit du XVIIe siècle ou des siècles à venir, qu'il soit Anglais, ou d'une autre nationalité, n'a porté le libertinage jusqu'à un tel extrême et une telle provocation.
Détail de
Jeune femme se coiffant
Salomon de bray 1597-1664
Coll Part
   
Thomas Hobbes
Mais s'agit-il de libertinage au sens où l'entendent alors les philosophes libertins du continent, tel un Théophile Viau ou un Cyrano de Bergerac ? Ou s'agit-il plutôt d'un débauché, sans foi ni loi, pour qui le libertinage n'est plus qu'un terme parmi tant d'autres capable de dépeindre sa dépravation et d'en résumer ainsi toutes ses exagérations.
Car il est vrai que Don John, le héros de la pièce de Shadwell, se vautre dans tous les crimes les plus vils avec impunité, plaisir, joie, mépris et irrespect, qu'il s'agisse de viols ou de meurtres, les deux ayant rarement été commis en aussi grand nombre dans une seule pièce de théâtre.
Ce qui semble outrancier ici n'est pourtant pas incompréhensible pour un Anglais de l'époque de la Restauration, dans le cadre précis de son temps et de sa situation politique.
À tel point d'ailleurs que The libertine fut un vrai succès et qu'il semble avoir tenu l'affiche pendant près de soixante-dix ans.
Un tel record de popularité a forcément une explication et il faut aller la chercher chez les philosophes du XVIIe siècle, et tout particulièrement chez Thomas Hobbes, pour lire autrement la pièce de Shadwell.
   

En effet, à la veille de la Restauration, les esprits anglais sont tentés par un besoin d'ordre lucide et ils se tournent naturellement vers la philosophie de Descartes.
Mais si celle-ci les frappe, elle se contente de les stimuler plutôt que de les influencer réellement. L'audace de la méthode de Descartes qui part de négations, à laquelle s'ajoutent ses conclusions spiritualistes, ne paraît ni rassurante, ni vraiment adaptée au caractère anglais. Celui-ci a besoin d'un plus grand composé de réalisme et d'utilitarisme, auxquels sert de lien la doctrine de l'expérience, c'est-à-dire l'empirisme.
La répugnance du génie anglais vis-à-vis des doctrines arrêtées et abstraites, sa préférence pour le concret, sa docilité au regard de l'expérience, sont désormais des traits qui le caractérisent. En face de Descartes, Thomas Hobbes est davantage l'homme de la situation.
Les théories de ce brillant philosophe sont en effet des constructions singulières faites de raison intransigeante et de froid réalisme. Le système qu'il a élaboré avant 1660, sous les années Cromwell, s'harmonise parfaitement avec le scepticisme teinté de science qui habite alors les esprits anglais. Il donne même à l'athéisme et au libertinage des beaux esprits, le soutien sérieux d'une doctrine.
Il représente, aux yeux du grand public, l'effort le plus dangereux de la raison contre l'orthodoxie. Et s'il se développe sans censure c'est qu'il sert les intérêts de la royauté.

Frontispice de l'édition originale du
Leviathan de Thomas Hobbes (1651)
- BN - Paris
   

Car, pour Hobbes, l'homme est régi par son état naturel et il appartient à un système purement mécanique, mû par ses appétits et ses désirs. L'égoïsme est le seul ressort de la loi morale jusqu'à ce qu'un individu se place sous la protection d'un maître, le souverain, dont le pouvoir, pour être efficace, ne doit connaître d'autre loi que sa volonté.
On comprend donc que les théories de Hobbes plaisent au souverain, tout particulièrement dans cette période de Restauration de la monarchie.
Le personnage de Don John semble ainsi appliquer très exactement les théories de Hobbes. Lui-même et ses deux acolytes se définissent, dès le début de la pièce, selon les lois de la Nature (acte I) :

 Don Antonio :
Nous vivons la vie des sens, ce qu'une chose fantastique appelée raison ne saurait contrôler.

Don Lopez :
Ma raison me dit que je dois faire plaisir à mes sens.

Don John :
Mes pulsions sont toutes venues du Ciel, j'en suis certain, car elles sont naturelles ; et à elles, j'obéirai toujours.

   

De même, Don John justifie son attitude à l'égard des femmes uniquement parce que la Nature l'a voulu ainsi :
(acte II)

 Leonora :
N'avez-vous pas juré de m'aimer pour l'éternité ?

Don John :
Eh bien voilà ; pourquoi m'avez-vous obligé à le jurer ? Si vous autres, femmes, étiez honnêtes, et suiviez les dictats de la Nature, nous serions tout de suite d'accord sur le sujet, et nous ne nous parjurerions jamais (…) En deux mots, ma Nature ne me laissera pas vous aimer une minute de plus : et malgré tout ce que peuvent prétendre les hypocrites, tous les hommes obéissent à leur nature, et ne peuvent agir autrement.

Par ailleurs, l'homme n'a pas de libre arbitre, comme le dit Don John à l'ermite qu'il rencontre ; il agit par nécessité puisque la raison commande la volonté :
(acte III)

 Don John :
La raison ne peut jamais être libre ; Car ce que nous comprenons, nous le comprenons malgré nous. Tous les objets sont déjà formés et placés entre nos mains ;
Et c'est par les sens que notre esprit se les représente,
Les sens nous les font connaître et l'esprit doit les juger. Comment la volonté peut-elle être libre, lorsque l'entendement sur lequel repose la volonté, ne l'est pas lui-même ?

Ermite :
Arrêtez votre philosophie du diable, et changez le cours dangereux et destructif de vos vies dépravées.

Don Antonio :
Changer notre nature ! allez demander à un moricaud de devenir blanc. Nous suivons nos constitutions que nous ne nous sommes pas données.

Don Lopez :
Ce que nous sommes, nous le sommes de nature :
notre raison nous dit de suivre ce chemin.

John Locke
   
Le Duc de Rochester

Derrière ce personnage outrancier, Shadwell ne fait que s'adresser à ses contemporains et en particulier aux nobles qui sont les principaux spectateurs du théâtre de l'époque. Ces nobles qui, à la Cour, mènent une vie faite d'oisiveté et de débauche, encouragée par le roi ;
Don John semble incarner plus particulièrement l'un d'entre eux, le duc de Rochester, connu pour ses frasques et son esprit satirique. Le public a alors une indulgence peu commune envers les dramaturges et cette pièce n'est ni censurée, ni boudée, tout au contraire.
Elle est dans le ton et en accord avec ce qui plaît.
Son côté excessif, presque parodique, agrémenté d'un certain sens de l'humour permet de prendre la distance nécessaire avec ses contemporains. De plus, la pièce vient d'un auteur français, Rosimond, et a été réinterprétée.
Il ne s'agit donc que d'une variation d'un thème déjà établi. Enfin, elle se déroule en Espagne, dans un pays qui n'est pas ami, et dont il est alors facile de se moquer ouvertement en trouvant des partisans en grand nombre. Shadwell a-t-il pris ce type de précautions ? Difficile à affirmer.
Pourtant, il est certain que ses inclinaisons personnelles ne sont pas royalistes, ni catholiques. Il devient même un whig engagé lors de la succession de Charles II et il laisse souvent comprendre, dans certaines de ses préfaces, qu'il souhaite réformer les mœurs dissolues de ses semblables. Leçon de morale ou sujet à la mode ?
Le libertinage de Don John est peut-être un savant dosage des deux, dans un moment de l'histoire sociale d'un pays où il est impossible de dire autrement des choses sérieuses.