Le mariage

En cette fin du XVIIe siècle, l'histoire de Don Juan a déjà été écrite et interprétée dans trois pays européens avant d'arriver en Angleterre. Ces trois pays, l'Espagne, l'Italie et la France sont tous catholiques et, avec Thomas Shadwell, Don Juan arrive, pour la première fois de son histoire, dans un pays protestant.
Si cette différence est notoire à bien des égards dans la pièce The Libertine, elle l'est plus particulièrement quand il s'agit de parler du mariage.
Chapel and his family par C.Johnson. Vers 1639
   
Ladies et gentlemen anglais
En fait, Shadwell discourt sur le mariage, comme aucun de ses prédécesseurs ne l'a fait, mais les arguments qu'il met en opposition concernant ses lois vont au-delà des clivages entre catholiques et protestants.
Ces oppositions sont en fait au cœur des préoccupations sociales et religieuses de sa société. Shadwell utilise ainsi, dans sa pièce, une comparaison exagérée entre les conceptions espagnoles et anglaises du mariage afin de pouvoir présenter une situation contemporaine à son époque et exclusivement anglaise (acte III) :

 Clara :
Oh Flavia, ceci sera notre dernière nuit de bonheur, demain nous serons exécutées ; nous devons nous marier.

Flavia :
Oui, Clara, nous sommes condamnées sans appel. Mieux vaut vivre comme nous l'avons fait, loin des hommes, que d'être emprisonnées séparément par l'un d'eux que nous n'avons encore jamais vu, et que, mille contre un, nous n'aimerons jamais. (…)

Clara :
Oh ! si seulement nous étions en Angleterre ! Là-bas, dit-on, une dame est libre de choisir un laquais, et de s'enfuir avec lui, si elle l'aime et ne déshonore pas la famille.

Flavia :
C'est parce que les familles sont si honorables que rien ne peut les atteindre : leurs épouses vont et viennent avec qui bon leur semble et défient toute censure.

Clara :
Oui, et là-bas un mari jaloux est une créature plus monstrueuse qu'un cocu consentant ne l'est ici, et serait davantage montré du doigt (…) ; les maris sont les plus élégants, les plus doux, les plus gentils et les plus indifférents du monde ; ce que leur épouse font leur est complètement égal. (..)

Flavia :
En Angleterre, si un mari et une femme ne s'aiment plus, ils s'en vont chacun de leur côté, et n'en ont aucune honte. (…)

Clara :
Bien que récemment là-bas, il soit autant de mode qu'ici qu'un mari aime sa femme, pourtant il est aussi de mode qu'elle aime quelqu'un d'autre ; et ça, c'est remarquable.
   

Cet échange est long et passe en revue tous les articles de réforme du mariage que la société connaît aujourd'hui et, chose déroutante, que l'Angleterre vient alors de connaître “ récemment ” comme le fait remarquer Clara. Mais, à la nuance près que ces réformes ont à nouveau toutes disparues au moment où Shadwell écrit sa pièce. Il ne s'agit donc pas d'une comparaison entre les systèmes de deux pays différents, mais d'une opposition entre des conceptions divergentes au sein même de son propre pays.
En effet, aussi curieux que cela puisse paraître, une réforme sur le mariage a été introduite par les puritains, durant les années du gouvernement de Cromwell, qui a été promptement éliminée au moment de la Restauration. Cette réforme avait été commencée en 1644 par un acte stipulant que le mariage n'est pas un sacrement et n'est pas spécial à l'Église de Dieu, mais est commun à toute l'humanité, et est d'intérêt public pour toute communauté.
A cette époque, le poète et polémiste John Milton venait de publier
Doctrine and discipline of Divorce, et cet ouvrage est certainement la plus remarquable avancée de la société anglaise sur les lois de cette institution. Milton y affirme avec force que le mariage est une affaire privée et que, par suite, il doit pouvoir être dissous par libre consentement mutuel ou même d'après le désir de l'une des parties.
Il y fait une des plus courageuses défenses du divorce qui ait jamais été répandues et son langage est vraiment celui du réformateur social moderne. Il dit :
Le mariage n'est pas un simple coït charnel, mais une association humaine ; où cela ne peut pas être obtenu, il n'y a pas de vrai mariage. (…) c'est un contrat, dont l'essence ne consiste pas dans la cohabitation ni dans une contrefaçon des devoirs, mais dans un amour et une paix manifeste.

John Milton, vers 1629
Portrait anonyme.
National portrait Gallery
Londres
 
Et Milton va même jusqu'à avancer l'idée que l'absence d'une liberté raisonnable induit la luxure et que ce sont les hommes qui veulent conserver le privilège de la luxure en s'opposant à l'admission d'une liberté raisonnable. Milton est emprisonné sous la Restauration et privé de ses biens. La loi anglaise sur le mariage redevient alors particulièrement brutale et rigide, et le divorce est encore plus difficile qu'avant la réforme. Il faudra même attendre la deuxième moitié du XIXe siècle pour voir à nouveau une évolution dans l'autre sens.

On retrouve aisément les théories de Milton dans The libertine, avec, d'un côté, la description du mariage anglais “ idéal ” faite par Clara et Flavia et de l'autre le mariage rigide espagnol qui amène ainsi à la luxure manifeste et violente qu'incarne Don John.
Ces mariages, comme le sait pertinemment le public de l'époque, ne sont pas uniquement espagnols, et Shadwell polémique ainsi sur un sujet brûlant d'actualité.