Les Espagnols

Lorsque Thomas Shadwell écrit sa propre version de l'histoire de Don Juan, à la fin du XVIIe siècle, il opère un changement radical dans le titre de sa pièce en la nommant The Libertine. Lié aux mœurs franchement décousues de la Cour d'Angleterre de la Restauration, son personnage principal, miroir de sa société, porte le nom anglicisé de Don John, confirmant bien les intentions de l'auteur. Pourtant, alors que cette pièce est contemporaine de son temps et de son pays dans tous les thèmes qu'elle développe, elle affiche systématiquement son appartenance à un autre pays, l'Espagne, comme aucune autre adaptation ne l'a fait jusqu'à présent.
 
Plus encore, elle utilise en toute impunité l'Espagne comme paravent géographique, permettant à l'auteur d'afficher des opinions qui touchent très directement la société anglaise. Même si la censure envers le théâtre n'est pas à l'ordre du jour sous la Restauration, Shadwell semble prendre des précautions, à moins qu'il ne joue un double tableau,
utilisant l'ambiguïté de la situation et des personnages qui ne sont jamais tout à fait anglais ni tout à fait espagnols. Cette astuce inhérente au scénario lui permet de satisfaire l'orgueil national à une époque où les relations anglo-espagnoles sont encore très tendues mais où l'Angleterre commence à affirmer sa supériorité sur sa rivale.
   

L'auteur rappelle ainsi souvent que l'action prend place en Espagne (acte II ) :

 Don Antonio :
Il s'est marié dans toutes les villes d'Espagne : quelle race de Don John va-t-on avoir ?

Ou encore :

Don John :
Va-t-en poltron : même si l'armée du roi d'Espagne nous assiégeait ça ne ferait pas abandonner cet exploit.

Puis, lorsqu'il le peut, il met en évidence les traits éminemment espagnols qu'il estime discutables ou déplacés.
Ainsi la longue tirade entre Flavia et Clara
à l'acte IV sur les conditions de vie des femmes en Espagne et en Angleterre.

 Clara :
(…) Une épouse espagnole connaît une vie pire que celle d'un poulet en cage. (…) Oh ! Si seulement nous étions en Angleterre ! (…) si nous avions ces Anglais francs et courtois ou lieu de nos faibles et revêches lourdauds espagnols.

Et surtout, il souligne bien distinctement les défauts de la religion de ce pays dans des termes franchement engagés qui visent autant l'Espagne très catholique que les soubresauts de catholicisme que vit son propre pays, exactement au moment où sort sa pièce.
À l'acte I, il écorche la décoration excessive des églises baroques catholiques :

 Jacomo :
Je ne vous ai jamais vu aller à l'église, sauf pour vous y réfugier après un meurtre, ou pour y voler des objets de valeur.

Don John :
Le Ciel n'a pas besoin qu'on le serve avec de l'argent, par contre j'en avais besoin.

Puis, dans le même acte, la doctrine de la religion catholique est moquée :

Jacomo :
(…) puisque vous avez décidé d'aller en Enfer, je ne peux qu'admirer que vous ne puissiez vous contenter d'y partir de manière ordinaire mais que vous y alliez à bride abattue.

Don John :
Fi de ces vaines histoires, inventées par les curés pour effrayer les foules.

   

Et à l'acte III, il va jusqu'à mettre en évidence sa corruption :

 Don John à l'ermite :
Je t'en prie vieux sot, arrête de débiter des niaiseries, et fournis-moi une fille, une fille jolie et lubrique ; je sais que vous, les fanatiques, vous en avez en réserve. Les femmes aiment vos souteneurs dévots.

Shadwell joue ainsi très librement du contexte ibérique pour mettre en scène, dans ce pays encore considéré comme rival,
tout ce qui lui paraît discutable sur la terre anglaise, de la religion au mariage, en passant par le libertinage.

Francis Drake
   
Walter Raleigh

Il faut se souvenir que l'opposition anglo-espagnole existe alors depuis plus d'un siècle. Commencée après l'avènement de la reine Elisabeth 1er en 1558, l'Angleterre, pays devenu protestant, entre en lutte avec l'Espagne catholique et engage le combat sur toute la ligne.
La conquête des mers prend de l'ampleur avec les fameuses expéditions des Corsaires tels Sir Walter Raleigh ou
Sir Francis Drake
. En 1588, le conflit anglo-espagnol est attisé par le triste sort que les Anglais réservent à la catholique
Marie Stuart et se termine par l'anéantissement de l'Invincible Armada espagnole.
Les Espagnols sont alors traités par les anglais de “ valets du pape ”, “ chiens de l'inquisition ” ou “ démons ”. Durant tout le XVIIe siècle, l'Angleterre va apprendre à se positionner pour détourner et vaincre cet ennemi des territoires lointains et la guerre reprend sous Cromwell.
Au moment où Shadwell écrit sa pièce, les récentes luttes menées contre l'Espagne dans la mer des Caraïbes qui ont permis à l'Angleterre de prendre possession de la Jamaïque, sont encore dans les mémoires.
Dans un tel contexte, le caractère espagnol de la pièce ne peut pas être seulement esquissé par un auteur anglais, comme il l'avait été, avant lui, par les auteurs français.
Les rivalités entretenues entre l'Espagne et l'Angleterre font partie de la réalité politique de l'époque d'autant plus que l'Angleterre se prépare à construire son futur empire sur les ruines de l'empire espagnol.