L'humour

Humour et humeur sont aujourd'hui des mots qui ont des significations différentes alors qu'à l'origine, le premier ne fait que dériver du second, et cette dérivation prend tout son sens dans l'Angleterre de la fin du XVIe siècle, grâce à un dramaturge érudit et satirique : Ben Jonson.
À cette époque, l'Angleterre, comme l'ensemble des pays européens, ne possède comme science médicale que la “ théorie des humeurs ” d'Hippocrate et de Galien. Cette théorie, qui attribue à l'homme quatre humeurs de base, soit mélancolique, sanguine, bileuse et flegmatique, est largement discutée au théâtre tant elle semble un peu limitée quant à ses résultats.
   
Every man in his humour
de Ben Johnson

Mais, si elle est fustigée en France sous la plume de Molière, elle prend une tout autre dimension, en Angleterre, sous celle de Ben Johnson.
Ce dernier joue sur un véritable détournement de ces
“ humeurs ” pour les rendre comiques. Ainsi, dans ses comédies intitulées Every man in his humour et Every man out of his humour, il présente des personnages que la situation dramatique de la pièce place en porte à faux par rapport à leur “ humeur ”, ou bien que leur “ humeur ” place en porte à faux par rapport à leur rôle réel.
Il en résulte qu'ils sont supposés avoir une double nature.
Par exemple, si un excentrique ne fait pas rire en soi, le seul moyen de le rendre drôle est d'isoler son excentricité, en la détachant sur un fond tout au fait différent.
Pour cela il faut la placer soit sur un fond où tout le monde est normal, ou sur un fond où tout le monde développe une anomalie contraire.
Le décalage finit alors par produire le caractère comique.

   

Cette dramatisation comique des “ humeurs ” s'adapte en fait parfaitement aux moments historiques que vit, à ce moment-là, l'Angleterre.
Les forces contradictoires que met en scène Jonson avec ses personnages sont de curieux reflets des tendances également contradictoires qui sévissent dans les bouleversements politiques, sociaux et religieux que traverse l'Angleterre des XVIe et XVIIe siècle. Conflits religieux entre catholiques et protestants puis anglicans et puritains, conflits politiques entre parlementaires et royalistes, conflits économiques entre noblesse et bourgeoisie, sont autant d'oppositions quotidiennes que l'Anglais doit affronter.
Ben Jonson lui offre un moyen de le faire en mettant en scène des personnages qui ont une conscience naturelle et intuitive mais lucide et finalement souriante de leur humeur caractérielle, au milieu d'autres personnages foncièrement différents.
L'Anglais va calquer son attitude quotidienne sur cet exercice de style et, ce qu'on nommera un sense of humour est le compromis sur lequel repose la nation anglaise depuis cette époque.

Every man in his humour
de Ben Johnson
   

Ben Jonson est certainement le dramaturge qui influence le plus les comédies de mœurs de la Restauration, et notamment Thomas Shadwell tant ce dernier voue à son prédécesseur une véritable vénération. Si “ l'humeur ” telle que la conçoit Jonson est une extravagance, un biais de l'âme, une manière singulière d'agir ou de parler, Don John, dans The Libertine est bien en proie à son
“ humeur ” exagérée de débauché. Si l'humour qui dérive donc de cette utilisation de l'humeur, vient ensuite du décalage entre le caractère anormal d'une humeur par rapport au fond de normalité dans lequel il se situe, alors Don John est bien le digne héritier des personnages de Jonson.
Homme entièrement esclave de son état de nature et de son
“ humeur ” poussée à l'outrance, agissant au milieu d'hommes et de femmes qui représentent la norme, Don John marque constamment son décalage.
Il est ainsi présenté à l'acte I par son valet à une femme qu'il a délaissée :

 Leonora :
Parce que ton maître m'a trahie, dois-je devenir aussi méprisable ?

Jacomo :
Il est très difficile, Madame, de garder bonne réputation en sa compagnie ;
Moi-même je n'y arrive pas
.

   

Et lui-même, avec cette fameuse “ conscience naturelle de son personnage ”, donc son sense of humour le dit très naturellement à Léonora à l'acte II :

 Léonora :
(…) Ah, Don John ! mériterais-je que vous m'abandonniez ? Avez-vous oublié tous vos serments et vos promesses ?

Don John :
Non , non ; dans ces cas-là je me souviens toujours de mes promesses, et je n'oublie jamais de ne pas les tenir. (…)

Léonora :
Oh, homme cruel ! Comme vous me rendez malheureuse !

Don John :
Malheureuse ! Faites dans la variété comme moi, et vous ne serez pas malheureuse. (…)

Léonora :
N'avez-vous pas passé des mois entiers à faire des promesses et des serments qui m'ont trahi jusqu'à la faiblesse ? Montre ingrat !

Don John :
Pourquoi n'avez-vous pas succombé avant ?

Et justifie même tous les crimes qu'il commet et qui l'entoure en présentant le décalage des autres (acte II) :

Don Lopez :
Oui, je vous l'assure, nous devons vous violer.

Quatrième femme de Don John :
Non, monstre, je t'en empêcherai (elle se poignarde).

Don Lopez :
Morbleu, elle tient parole : c'est bien la première fois que je vois une femme tenir parole.

Don John :
Voyez donc la destinée ; si je n'avais été marié qu'à elle seule, je serais veuf.

Every man in his humour
de Ben Johnson
   
Claude Gallien (130-200),
par Pierre Roch Vigneron.
Lithographie de Lith Gregoire et Deneux 1865

La pièce n'est ainsi qu'une succession de déclarations qui peuvent aujourd'hui paraître cyniques alors qu'elles sont surtout le produit d'un procédé scénique.
Don John est-il vraiment abject ou n'est-il pas plutôt une excroissance du libertinage, comme “ humeur ” profonde d'une société que Shadwell dénonce avec les artifices comiques de son temps. Le sens de l'humour a évolué mais il prend là pourtant sa réelle origine.