La noblesse

Les aristocrates que Thomas Shadwell met en scène dans sa pièce The libertine évoluent dans une histoire espagnole mais, à aucun moment, leur attitude, leurs réflexions ou leur cynisme ne peuvent être rattachés à la culture de ce pays.
Ils sont tous, et le héros Don John le premier, des nobles parfaitement anglais, et plus particulièrement des nobles qui ressemblent à s'y méprendre à ceux qui forment la Cour de Charles II, dans l'Angleterre de la Restauration.
L'aristocratie est alors encore toute puissante, bien que la bourgeoisie, qui s'enrichit du commerce maritime, soit en plein essor, prête à bousculer, au siècle suivant, cette hiérarchie sociale traditionnelle. En marge de l'aristocratie urbaine, la gentry, constituée d'une noblesse de terre, continue à vivre des rentes de ses domaines, respectant des valeurs très conservatrices telles que monarchie, église et propriété.
Le cheval,
plaisir du gentleman anglais.
   

Les nobles de la Cour ont en revanche, la plus piètre réputation qui soit et jamais un roi ne donna une image aussi dépravée de son règne.
Les comédies de mœurs de l'époque, qui veulent essentiellement amuser les gentilshommes de leur propres excès, sont les témoignages les plus crus et les plus directs des débauches de la Cour et, The Libertine ne fait que suivre les habitudes de son temps. Pour en avoir une preuve irréfutable, il suffit de rapprocher le déroulement de cette pièce des annotations prises par Samuel Pepys dans son méthodique Journal, concernant l'entourage du roi, et le roi lui-même. L'un et l'autre se répondent en écho, au point où les exploits de Don John paraissent beaucoup moins fictifs et exagérés.

   

Dans The libertine, à l'acte I, Don John se situe par rapport à la génération de son père en ces mots :

 (…) il avait pour toute ambition de m'éloigner des plaisirs : il gardait sa bourse fermée, et non content de cela, il me prêchait sa morale insensée, ses vieilles histoires ennuyeuses, pour contrer mes plaisirs.

marquant ainsi qu'il ne fait plus partie de la noblesse traditionnelle, celle d'avant l'époque de Cromwell. Il expose ensuite ses ambitions (acte I) :

 Don John :
Mon affaire, c'est le plaisir ; ce but, je le rechercherai toujours, sans aucun scrupule sur les moyens : il n'y a pas de bien ou de mal, mais seulement ce qui conduit ou qui empêche le plaisir.

Et ses excès licencieux sont partagés avec bonheur par ses amis (acte II) :

 Don John :
Maintenant, messieurs, vous allez voir comme je suis aimable envers vous ; vous ne serez pas seuls à les violer : vraiment je déteste me mêler des affaires de mes vieilles connaissances, mais si mon valet peut trouver une femme avec qui je n'ai pas couché, je vous tiendrai compagnie ; qu'elle soit jeune ou vieille, laide ou jolie, peu importe.

Don Lopez :
Ma foi, je dirais que vous êtes un homme bien courtois.

Don Antonio :
Une personne courtoise, un homme d'honneur.

   
Procession de gentlemen anglais - 1674 -
Les enfants de Chrales 1er par van Dick
vers 1641 - Galerie Sabauda - Turin

En reprenant à présent les notes de Samuel Pepys, on peut aisément constater combien la fiction rejoint la réalité :

31 août
1661
(…) À la Cour, tout va très mal : rivalités, manque d'argent, ivrognerie, blasphèmes et amours licencieuses. Que sortira-t-il d'un tel désordre ?
24 octobre
1662
(…) Il m'a raconté combien tout allait mal à la Cour.
Le roi ne fait pas bon visage aux gens de la reine, surtout à ceux qui sont anglais, de peur qu'ils ne lui révèlent sa conduite envers Lady Castlemaine.
On prétend que la reine est déjà au courant, mais qu'elle croit de meilleure politique de tout supporter pour le moment. Dieu nous garde en paix, car ces intrigues mécontentent le peuple.
3 novembre
1662
(…) Lady Castlemaine est enceinte. L'enfant est du roi.(…) Tout cela est bien regrettable, mais c'est l'effet de l'oisiveté. Ils n'ont pas d'autre moyen d'employer leur ardeur.
8 février
1663
(…) Encore une autre histoire : il y a quelques jours, Lady Castlemaine avait invité Mlle Stuart à une fête.
Le soir, en matière de plaisanterie, on décida qu'elles allaient se marier, et on fit un vrai mariage, avec la bague, les cérémonies religieuses, les rubans, le vin cuit au lit et le lancement du bas ;
mais il paraît qu'à la fin Lady Castlemaine, qui jouait le rôle du marié, se leva et que le roi vint la remplacer auprès de la belle Stuart.
15 mai
1663
(…) Le roi ne songe qu'à ses plaisirs.
La seule pensée des affaires lui fait horreur. Lady Castlemaine le mène à sa guise. Elle connaît, paraît-il, tous les tours de l'Arétin qu'il faut pratiquer pour donner du plaisir. Lui-même n'y est que trop expert.(…) Et si quelque bon conseiller vient à lui demander de sages avis, les autres, ses compagnons de plaisir, ne manquent pas de le persuader qu'il ne faut pas écouter ces vieux radoteurs.
   
8 août
1663
(…) Il paraît que Lord Sandwich est amoureux d'une des filles de Mme Becke, chez qui il demeure. Il dépense avec elle tout son temps et son argent. C'est une femme de mauvaise réputation et fort légère. (… ) je vois bien que Mylord se compromet avec cette fille ; j'en suis fâché mais cela ne m'étonne pas (…) il en vient à se permettre les mêmes libertés qu'il voit prendre à tout le monde à la Cour.
9 novembre
1663
(…) À la Cour, les mœurs sont toujours aussi dissolues. Le roi est de plus en plus entiché de Mlle Stuart qu'il entraîne dans les coins pour l'embrasser à la vue de tous pendant des demi-heures entières.
20 janvier
1664
(…) Entre autres choses, il m'a raconté que le roi n'a pas du tout abandonné Lady Castlemaine. Mais il est fou de Mlle Stuart, et cela au point de négliger tout travail et de manquer ouvertement d'égards à la reine.
Sans prendre garde à qui le voit ou se trouve auprès de lui, il folâtre avec elle en public ;
et aussi en particulier dans la chambre de la dame, à l'étage inférieur, où même les sentinelles les voient entrer et sortir.
Si bien que le duc ou les courtisans, quand ils veulent savoir où se trouve le roi, ont pris l'habitude de demander
“ Le Roi est-il en haut ou en bas ? ”
26 septembre
1666
(…) Le soir je suis entré dans la salle des festins du palais où j'ai vu plusieurs belles dames, parmi lesquelles Lady Castelmaine et surtout Lady Denham que le duc d'York, devant tout le monde, emmena à l'écart pour lui parler seul à seule. C'était bien singulier et cela ne me plaît guère. J'ai rencontré le bon M. Evelyn qui s'indigne fort de cette conduite et appelle cela de la chiennerie car, souvent, le duc dit quelques mots à la dame, elle s'en va et la suit alors comme un chien.
31 décembre
1666
(…) une lamentable Cour, vicieuse, indolente, où tous les gens sérieux redoutent la ruine prochaine du royaume.
26 avril
1667
(…) Il a (Louis XIV) lui aussi, des maîtresses, mais il se moque de la sottise de notre roi qui donne à ses bâtards le titre de prince, gaspille pour eux ses revenus et fait de ses maîtresses, ses maîtres.
Portrait d'un gentleman avec sa fille
Thomas de Keyser (1596-1667)
   
cavalier anglais XVIIe

Ces témoignages émaillent en permanence le Journal que Pepys écrit pendant dix ans. Don John, violent, cruel, irrespectueux ou même parfois obscène n'est donc que le fidèle représentant de cette aristocratie de Cour.
Celle-ci est composée de jeunes cavaliers qui n'ont pas eu la solide éducation de leurs pères, pour cause de guerre et qui, pour les mêmes raisons, ont traîné avec des valets d'écuries, souffert la pauvreté et l'exil, erré dans les bas quartiers et les tavernes. Rien d'étonnant à la voir à présent se comporter avec autant de relâchement, de brutalité et de libertinage.