Comme de nombreux auteurs du théâtre de la Restauration, Thomas Shadwell est attiré par le théâtre classique français. Plusieurs de ses pièces puisent dans le répertoire de Molière, mais pour son interprétation de l'histoire de Don Juan,
il s'inspire des versions de Dorimon, Villiers et surtout de la dernière en date, celle de Rosimond.
  Sous sa plume, il n'est plus question de faire référence à un “ invité ” ou à un
“ festin de pierre ”, comme dans les titres français, italiens ou espagnol ; Shadwell rompt pour la première fois cette tradition en nommant sa pièce
The Libertine.
Celle-ci, selon ses dires, est écrite très rapidement, soit en moins de trois semaines ; elle remporte cependant un grand succès, non seulement à sa sortie en 1676, mais encore pendant plusieurs années, puisque les représentations se succèdent jusqu'en 1740.
Shadwell, comme beaucoup d'autres auteurs dramatiques de l'époque, a certainement été attiré par la popularité du sujet.
Dans sa préface, il souligne le côté indécent de sa pièce et espère ne choquer personne, dans la mesure où, dit-il, le vice est puni dans le dénouement.
De fait, il est difficile d'imaginer un pire Don Juan et c'est certainement la raison pour laquelle cette pièce est restée sans suite, ni emprunt.
Cependant elle appartient à son temps et, bien que qualifiée de tragédie, elle s'apparente aux nombreuses comédies de mœurs de l'époque qui mettent en scène, avec outrance mais non sans humour, les comportements fort débridés de leurs contemporains, et en particulier ceux de la noblesse.

L'originalité de The Libertine repose sur l'intervention d'intermèdes musicaux, de chansons et de chœurs écrits d'abord par William Turner, puis en 1692, composés à nouveau par Henry Purcell.

La pièce de Shadwell se déroule en Espagne.


Avant l'acte I, celle-ci comprend une préface et un prologue qui peuvent aujourd'hui paraître autant confus qu'obscurs. Leur contenu s'adressait alors à un public initié et il faut comprendre que la préface servait souvent à de nombreux règlements de compte entre auteurs. Shadwell et Dryden se sont ainsi fustigés régulièrement au fil de leurs œuvres. Leurs altercations régulières sont devenues célèbres et Shadwell en a été la plus grande victime. Aussi, lorsqu'il parle ici de la “ censure infâme, grossière et vulgaire d'un faiseur de vers ”, il fait directement allusion à son ennemi intime : John Dryden.

Le premier acte de The Libertine commence par une discussion philosophique entre Don John et deux de ses amis de débauche, Don Lopez et Don Antonio. Jacomo, le valet de Don John s'interpose pour lister avec reproche les différents méfaits de ce trio. Survient ensuite, Leonora qui a été séduite par Don John et vient s'informer auprès de Jacomo des intentions de son maître. Le valet lui enlève toutes ses illusions concernant Don John, en profite pour tenter de la séduire à son tour et lui fixe un rendez-vous pour lui prouver combien ses accusations sur Don John sont fondées.
Entre temps, Don John et ses amis se racontent leurs dernières aventures amoureuses qui sont toutes plus débauchées les unes que les autres mais Don John déclare qu'il doit encore, sur le champ, mener à bien une intrigue.
C'est ainsi qu'il tue le fiancé de la jeune fille qu'il souhaite séduire, Maria, et qu'il s'introduit à sa place dans ses appartements. Découvert par celle-ci et sa domestique, il doit tuer également le frère de Maria pour s'enfuir.

Au début de l'acte II, Leonora vient au rendez-vous fixé par Jacomo qui la cache pendant que son maître arrive. Don John se vante auprès de son valet de ses derniers exploits et Leonora surgit au milieu de la conversation, outrée par ce qu'elle vient d'entendre. Elle supplie Don John d'honorer l'engagement qui les lie, mais celui-ci l'éconduit sans ménagement. Interviennent alors six femmes qui prétendent toutes être la femme légitime de Don John. Elles se disputent sur les promesses de mariage que celui-ci a faites, jusqu'à l'arrivée de Don Lopez et Don Antonio. Don John les livre alors à ses amis estimant qu'il ne séduit jamais deux fois la même femme et une d'entre elles se donne la mort pour échapper à ce viol collectif. Don John oblige Jacomo à enlever le cadavre et à lui ramener la première femme qu'il rencontre dans la rue afin d'accompagner ses amis dans le viol. Celui-ci ramène une horrible vieille femme.
Sur ces entrefaites, Maria, habillée en homme et accompagnée de sa servante, attaque Don John qu'elle a l'intention de tuer pour venger les meurtres commis. Elle échoue et sa servante trouve la mort dans l'affrontement.
Don John et ses amis décident de s'échapper en prenant le mer et Jacomo, de plus en plus effrayé par la tournure que prennent les événements, les implore vainement de le laisser. Le fantôme du père de Don John apparaît alors, et met en garde Don John qui se rit de ses menaces.

Au troisième acte, Don John, son valet et ses deux amis affrontent une tempête. Leur bateau en feu, ils s'enfuient dans une barque en ayant repoussé les matelots qui essayaient de monter à bord. Le trio s'échoue sur le rivage et un ermite vient leur porter secours. Pour tout remerciement, ils lui demandent de leur fournir une catin. Celui-ci, effrayé, essaye de les convertir, bien inutilement.
Ils se rendent ensuite dans la demeure de Don Francisco, gentilhomme vivant à proximité. Jacomo, repêché lui aussi par l'ermite prend la même direction, ainsi que Leonora et Maria (toujours déguisée en homme) qui se sont associées pour retrouver Don John.
Dans la maison de Don Francisco, ses deux filles Clara et Flavia, se lamentent du sort qui les attend, car elles doivent, le lendemain, épouser deux hommes choisis par leur père. Lorsque Don John rencontre les deux jeunes filles, il leur promet à toutes deux le mariage. Leonora et Maria arrivent à leur tour.
Leonora, toujours amoureuse de Don John, tente une ultime fois de le convaincre, mais celui-ci, pour toute réponse, l'empoisonne. Pendant ce temps, Maria a dû se battre avec les deux amis de Don John.

À l'acte IV, Maria se présente au domicile de Don Francisco et vient dénoncer Don John du meurtre de Leonora. À la confusion que produit cette déclaration s'ajoute l'arrivée des deux filles Clara et Flavia qui annoncent leur mariage prochain avec Don John. S'engage alors une bataille entre le trio des débauchés, les deux futurs maris, Don Francisco et Maria. Ces deux derniers sont tués, les deux fiancés sont blessés et les deux filles se sauvent, décidant d'aller se retirer dans un couvent pour expier leur faute.
Don John et ses amis, qui se sont également échappés, toujours accompagnés du valet Jacomo, enlèvent ensuite des bergères en bataillant contre les bergers. Sur leur chemin, ils trouvent la statue du Commandeur assassiné par Don John. Ce dernier force son valet à l'inviter à dîner. La statue accepte et se rend à l'invitation sous forme de fantôme puis les invite à son tour tous les quatre.

À l'acte V, on retrouve les trois comparses qui décident d'aller brûler un couvent pour en faire sortir les nonnes et tenter de les violer. Don John essaye au passage de récupérer Clara et Flavia qui s'étaient entre-temps réfugiées dans la vie monastique. Plusieurs bergers et gardes tentent de s'interposer et sont tués.
Ils se rendent enfin au tombeau du Commandeur, où celui-ci les attend avec l'ensemble des fantômes de tous les morts qu'ils ont assassinés. Devant le refus du trio de se repentir, le Commandeur les envoie aux Enfers. Jacomo reste seul sur scène pour s'adresser au public.

Rarement une version de Don Juan a mis en scène autant de crimes, de viols, et de débauche. Pourtant cette vision extrême n'est pas dénuée d'intérêt pour l'évolution du mythe comme le souligne Claude Schumacher dans la revue Oblique dédiée à Don Juan :

Shadwell a créé avec Don John un personnage résolument moderne.
Sa révolte prit nécessairement des formes extrêmes. Il rejeta toute contrainte morale ou sociale associée à un passé haï. Son exploration sans fin des passions instinctives ouvrit une brèche qu'aucune machinerie divine de pouvait plus refermer.