Repentir et confession

L'Église catholique espagnole du XVIIe siècle utilise volontiers la popularité et le succès du théâtre de son temps pour rappeler à ses fidèles les principes de la foi ; d'ailleurs les meilleurs dramaturges de l'époque sont aussi des religieux. La pièce El Burlador de Sévilla, écrite par le moine Tirso de Molina, n'échappe pas à la règle.
Cette Comedia met en scène un burlador,
Don Juan
, qui par ses aventures, son comportement et ses paroles, se plaît à provoquer Dieu au point de remettre en cause son jugement dernier. Il cumule des actions répréhensibles, ignore les rappels à l'ordre et se moque des pratiques de confession et de repentir qui emprisonnent ses semblables.
   
Détail de la crucifixion - Le Greco-
Musée du Louvre- Paris
En fait, il incarne le héros baroque qui vit dans l'instant et en toute liberté défiant les lois des hommes ordinaires.
Ce comportement est en phase avec l'époque et les grands courants de pensée qui commencent à ébranler l'Europe. Depuis la Renaissance, l'homme a une opinion différente sur lui-même et sa relation avec le Ciel. Il se demande de plus en plus s'il est libre ou s'il ne fait que suivre son destin, fixé par la main de Dieu. Cependant, ces questionnements sont inquiétants pour l'Église qui ne souhaite pas une remise en cause de sa suprématie. Elle essaie donc d'y répondre, notamment par le biais du théâtre, car tout individu qui ne redoute pas le pouvoir divin devient forcément un danger pour l'édifice social.
   
Ainsi, dans sa pièce, Tirso de Molina donne à Don Juan l'illusion de son libre arbitre, tout en le conduisant vers l'évidence de la toute puissance divine. Il rappelle à ses contemporains que si l'homme, dans sa liberté d'action, peut commettre des erreurs, il ne doit finalement son salut qu'à son repentir. Et celui-ci ne peut pas être incessamment reporté ou différé car il arrive un moment où Dieu n'accorde plus sa miséricorde. Si Don Juan ne cesse de mépriser les mises en garde qu'il reçoit, qu'elles viennent de son valet :
    Catalinon :
    Vous payerez tout cela à l'heure de votre mort.

    Don Juan :
    Bien lointaine est mon échéance.
d'une femme :

    Tisbea :
    Que l'amour te lie à moi, ou que Dieu te punisse !

    Don Juan :
    Bien lointaine est mon échéance.

    ou de son père :

    Don Diego :
    Prends garde que, si Dieu semble te tolérer, sa punition ne tarde pas et qu'il doit y avoir un châtiment pour ceux qui profanent son nom ! Et Dieu, quand vient la mort, est un juge implacable.

    Don Juan :
    Quand vient la mort ? Si lointaine est votre échéance,
    D'ici là, le chemin est long.

St Antoine et St Paul ermite
par Velasquez

 

 

 

 

 

 

   
Dominique Papety - Etudes
Sa liberté de choix est illusoire et rien n'égale la toute puissance divine. D'ailleurs, la punition finale est implacable car la statue du Commandeur refuse même à Don Juan la confession de dernière minute qu'il réclame.
Il ne peut ainsi y avoir aucune ambiguïté ou aucun calcul sur l'éventuelle sincérité de cette tardive conversion.
Ce dernier élément est tout aussi fondamental car, pour l'époque, il ne faut pas oublier que mourir sans confession n'est pas “ bien ” mourir, et constitue même une menace pour la survie de l'âme.
   
Don Juan le sait très bien et lui-même a tué le Commandeur en duel sans lui avoir laissé le temps de se confesser, comme il le rappelle lorsqu'il provoque la statue (troisième journée) :

Don Juan :
(…) Dis, que veux-tu, ombre ou fantôme ou vision ? Si tu erres en peine, ou tu attends, pour remède, quelque satisfaction, parle, car je te donne ma parole de faire ce que tu demanderas. Jouis-tu du Paradis ? T'ai-je donné la mort en état de péché ?

La vengeance de Dieu est d'autant plus grande que le Commandeur refuse à son tour cette confession de dernière minute qui ressemble davantage à un marchandage pour obtenir le pardon qu'à une conversion sincère. Tirso de Molina rappelle ainsi à ses spectateurs que, même si les mœurs s'en accommodent, la confession ne peut pas servir à des fins de calcul ou de négociation avec Dieu.
Compagnie de Jésus - Peinture du XVIIe