Les femmes

Dans ce royaume d'Espagne très catholique, encore influencé par la civilisation maure, où la conquête s'est faite par la force, et où se mêlent l'influence de l'Antiquité gréco-romaine, les principes chrétiens et l'héritage wisigothique, les femmes n'ont pas une condition facile. Soumises d'abord à une surveillance étroite de la part de leur famille, elles tombent ensuite sous celle non moins étroite de leur mari et passent souvent une existence recluse.
La dame à l'éventail - Velasquez
   
Les femmes sortant à l'église
avec la duègne
Dans les classes sociales élevées, cette situation est aggravée par la nécessité de recourir au couvent lorsque les mariages ne peuvent être économiquement traités.
En effet, la pratique de la dot ne permet pas toujours aux familles de placer toutes leurs filles. Un grand nombre d'entre elles sont alors mises au couvent et il est d'usage que les familles nobles donnent une somme d'argent aux monastères pour qu'elles ne manquent de rien. Bien souvent alors le couvent n'en a que le nom, mais l'impossibilité de se marier et de vivre dans la vie normale perdure.
Aussi, tous ces excès de claustration dont les femmes sont victimes d'un côté peuvent également entraîner des excès de hardiesse de l'autre, lorsque l'occasion se présente. Il ne reste plus alors qu'à prendre la liberté où elle se trouve, en tentant de franchir une grille ou de soudoyer une duègne.
Ces audaces sont redoutées car si elles entraînent une infidélité, il est difficile pour les hommes de la pardonner tant elle blesse leur honneur et risque de mettre en cause leur réputation de mari.
Maja - Joaquin D. Bécquer -
La Habana - Museo Nacional -
La infanta Luisa Fernanda de Borbon
- JDB - Sevilla
Évidemment, le théâtre ne peut qu'être le témoin de cette réalité. Il se plaît alors à mettre en scène les péripéties amoureuses dans ce qu'elles ont de drôle et de tragique, tout en rappelant à son public, la place et le rôle social des femmes ainsi que les dures lois du mariage.
Dans El Burlador de Sevilla, Tirso de Molina émaille ainsi sa pièce de multiples petites réflexions sur le sujet, utilisant tous les ressorts scéniques capables de refléter la société qui l'entoure.
   
Les mariages de haut rang sont ainsi rarement des mariages d'amour, comme le dit Octavio à son valet :

    Ripio :
    Eh bien ! Ne serais-je pas idiot de père en fils, si je perdais l'esprit pour qui m'aime et que j'aime ? Si elle ne t'aimait pas, il serait bien de lui montrer ta constance, de la combler, de l'adorer, en attendant sa reddition. Mais si tous deux, vous vous aimez d'un amour égal et partagé, dis-moi, quelle est la difficulté pour que, sans plus attendre, vous vous épousiez ?

    Octavio :
    Oui, cela serait possible s'il s'agissait des noces d'un laquais ou d'une lavandière. (Première journée)

Scène de séduction
Portrait de femme - Le Greco
Cet état de fait ne peut qu'entraîner de vives réactions de la part des femmes qui tentent d'échapper à ces contraintes :
    Doña Ana au Marquis de La Mota (deuxième journée) :
    Mon père m'a trahie et en secret il m'a promise, sans que j'aie pu résister : je ne sais si je pourrai vivre, alors qu'il m'a donné la mort. Si tu estimes, comme ils le méritent, mon amour et ma tendresse, et si ton amour est sincère, montre-le en cette occasion. Pour que tu voies que je t'estime, viens cette nuit à la porte qui sera ouverte à onze heures, et tu pourras, cousin, cueillir les fruits de ton espoir et jouir de ton amour.
Il devient ensuite naturel de présenter l'inconstance des femmes comme cause première de l'honneur perdu :
    Le roi de Naples (première journée) :
    Ah ! Pauvre Honneur! Si tu es l'âme de l'homme, pourquoi te laisse-t-on dans les mains de la femme inconstante qui est la frivolité même ?
Ou encore Octavio (première journée) :
    Octavio :
    (…) Il n'y a rien qui m'étonne, car la femme la plus constante reste toujours une femme (…).

Tirso de Molina brosse avec peu de mots et beaucoup d'efficacité le rôle et la condition de la femme de son temps.
Si elle est contrainte à une acceptation totale des règles sociales, elle est aussi systématiquement responsable de tout manquement à ces règles, même si son plus grand crime n'a peut-être été que d'accorder un regard à un autre que celui auquel elle était destinée.