L'honneur en Espagne

La valeur de l'honneur, dans l'Espagne du XVIIe siècle, surpasse celle de la vie. En fait, justifiée ou non, la vengeance de l'honneur outragé reste un des thèmes favoris des plus hautes créations dramatiques de l'époque.
Tirso de Molina dira d'ailleurs :
Jamais un Espagnol ne fait attendre la mort à qui l'offense.
Mais s'agit-il d'honneur (honra) ou de réputation (fama) ?
Il est parfois difficile de faire la distinction entre la valeur individuelle de la personne (honra), et celle, sociale, que l'on risque de perdre du fait d'autrui (fama).
Homme à la main posée sur la poitrine
- Le Greco - Musée du Prado - Madrid
   
Corrida
Est-ce l'honneur d'un peuple fier et jaloux de ses libertés comme l'illustrait le conquistador,
est-ce celui de l'homme qui affronte seul le taureau et la mort dans une corrida ou n'est-ce qu'une susceptibilité employée à tort ou à raison comme un réflexe social devenu mécanique ? Dans El Burlador de Sevilla, Don Juan va se régaler de cette ambiguïté et jouer de la complexité du sentiment chez ses contemporains.
Quand il proclame :
Je suis un Tenorio
comme le Commandeur dira :
Je suis un Ulloa (troisième journée)
il marque sans hésiter l'honneur que lui vaut son nom, et donc son rang.
De même, lorsqu'il dit (troisième journée) :
    Don Juan :
    Je suis homme d'honneur et je tiens mes serments, car je suis gentilhomme.
   
Mais il adore également braver l'honneur de parade, la fama, dans laquelle se drape la haute société de l'époque. C'est ainsi qu'il abuse les femmes, autant pour provoquer leur honneur que celui de leurs maris ou de leurs amants bafoués. Il ironise ainsi après avoir trompé Batricio, en disant :
    Don Juan :
    Je l'ai vaincu par son honneur, car les vilains le portent toujours avec eux, et ne jurent que par lui.
    (troisième journée).
Et la société qu'il dérange, lui donne raison car l'honneur passe avant tout autre considération. Ainsi, lorsque la duchesse Isabella n'hésite pas à dire, après avoir été abusée par Don Juan :
    Isabelle :
    Ma faute, nulle excuse ne peut la réparer, mais le mal, après tout n'est pas si grave, s'il est réparé des mains du Duc Octavio (première journée).
Il faut comprendre que les apparences restent sauves (et donc l'honneur) même si le coupable qu'elle a accueilli dans sa chambre, court toujours !
Le duc de Miranda
par Juan Carrendo de Miranda
- XVIIe - Musée du Prado - Madrid
   
Duel d'honneur au XVIIe
De même, dans le dépit des paroles du Commandeur avant sa mort, et après avoir surpris Don Juan sortant des appartements
de sa fille :
    Le Commandeur :
    (…) Honneur défunt, a-t-elle dit…
    Malheur à moi ! Et sa langue si légère qui le carillonne!
    (deuxième journée).
On doit comprendre qu'il meurt en duel pour sauver l'honneur de sa fille mais sans avoir pu empêcher celle-ci, par ses cris, d'entacher sa réputation… Cet honneur qui protège de la honte et valorise la dignité de l'homme, est indissociable de la vertu des femmes, car elles en sont les garantes, par leur bonne conduite.