Le pouvoir royal

Tirso de Molina situe sa pièce au XIVe siècle sous le règne d'Alphonse XI, dit le justicier. Mais les mœurs qu'il met en scène appartiennent à son siècle, le XVIIe. Il joue ainsi de cette superposition des époques pour dénoncer les faiblesses grandissantes de l'autorité royale car, lorsqu'il écrit El Burlador de Sevilla, l'Espagne n'est plus ce qu'elle était. Les rois qui la gouvernent ont commencé à perdre leur pouvoir et leur autorité.
Orants de Charles Quint et sa famille
- XVIe siècle - L'Escurial - Madrid
Invincible Armada
La personnalité et l'autorité des premiers rois catholiques ont favorisé la splendeur de l'Espagne qui a atteint son apogée avec Charles Quint.
Sous le règne de son fils, Philippe II, l'Espagne amorce son déclin : perte de possessions (les Pays-Bas), défaite de l'Invincible Armada contre l'Angleterre, banqueroute de l'État.
La chute est vertigineuse et aucun des rois qui lui succèdent ne peut l'endiguer, d'autant qu'ils délèguent leur pouvoir à des favoris corrompus ou incapables ;
Philippe III laisse gouverner à sa place son favori le duc de Lerma et Philippe IV confie le pouvoir au comte-duc d'Olivarès.
   
Même si la leçon politique que contient El Burlador de Sevilla paraît discrète, elle est suffisamment éloquente et laisse transparaître la nostalgie du pouvoir royal passé. Le rôle des favoris est dénoncé à double titre. D'une part lorsque Don Juan dit (troisième journée) :

    Si mon père est le maître de la justice et qu'il jouit de la faveur du Roi, que crains-tu ?

    Il sous-entend, sans ambiguïté, qu'être un favori ou un protégé du Roi est devenu une garantie suffisante, qui donne l'assurance d'une protection, quelles que soient ses actions.
    Et Catalinon lui fait un plus tard écho, en dénonçant clairement cette pratique (troisième journée) :

    Dieu tire toujours vengeance des favoris qui laissent les délits impunis, et il frappe aussi les spectateurs de ce petit jeu-là.

Philippe IV
Portrait Equestre
du Prince Baltazar Carlos

- Velasquez - 1635 -
Musée du Prado - Madrid
Puis, toujours dans la troisième journée, le roi d'Espagne reçoit un avertissement pour avoir protégé un coupable qui était le fils de son favori :

    La Mota :
    Puisqu'il est temps, grand Roi, que les vérités sortent à la lumière, tu sauras que le crime que tu m'as imputé, a été commis par Don Juan Tenorio, car ce cruel en tant qu'ami, a pu me tromper. J'ai deux témoins pour l'attester.

    Le Roi :
    Peut-on être à ce point sans vergogne ?
    Qu'on l'arrête et qu'on l'exécute aussitôt.

    Don Diègo (père de Don Juan) :
    Pour prix de mes services, ordonne qu'on l'arrête et qu'il paye ses crimes, afin que le feu du Ciel ne tombe pas sur moi, qui suis le père d'un si mauvais fils.

    Le roi :
    Voilà donc ce que font mes favoris !

Par ailleurs, le choix d'Alphonse XI, dit le justicier, est d'autant moins innocent que ce dernier (celui de la pièce et non le vrai) ne remplit pas ce rôle, face aux crimes de Don Juan.
Dans toute monarchie de droit divin, le roi est le représentant de Dieu sur terre et doit punir ceux qui bravent impunément son autorité. Le personnage d'Alphonse XI en est incapable et Dieu doit alors faire appel à la statue du Commandeur pour rendre la justice à la place du roi.
Les Ménines par Velasquez
- Musée du Prado - Madrid