La noblesse espagnole

Si Tirso de Molina dans El Burlador de Sevilla s'attache principalement à l'histoire d'un héros baroque nommé Don Juan, il situe aussi sa pièce dans un contexte social très particulier qui lui permet de faire une peinture exacte et rigoureuse de la noblesse espagnole. En effet, dix personnages sur vingt sont assurément nobles et trois autres peuvent le revendiquer. Non seulement cette proportion ne reflète pas la réalité, mais Tirso de Molina a également raffiné les échelons nobles de ses personnages au point où l'on pourrait presque dire que l'aristocratie est le second sujet de sa dramaturgie.
Portrait du Chevalier de l'ordre de Santiago
par José de Ribeira (1591-1652)
Duc de Lerme
- Tableau de Rubens -
Musée du prado
Il existe à l'époque de cette intrigue, trois échelons différents dans la noblesse espagnole. Le premier, le plus élevé, est formé des “ grands d'Espagne ” regroupés en un cercle très fermé. Composé d'une trentaine de familles au début du XVe siècle, il s'élargit à près de trois cents familles à la fin du XVIIe siècle compte tenu de la politique des rois successifs qui distribuent des titres et des charges en contrepartie de dividendes pour alimenter le trésor royal.
Vient ensuite le rang des “ chevaliers ”. Ces derniers sont soit des membres des ordres militaires (Alcantara, Calatrava, Saint-Jacques), soit issus du potentat urbain, soit encore de simples acheteurs de domaines qui leur confèrent le titre.
Enfin, à l'échelon le plus bas, se trouvent les hidalgos ou “ fils de quelqu'un ”, qui sont de loin les plus nombreux. Ils forment en fait 90 % de la noblesse et portent le “ point d'honneur ” à son plus haut degré. Souvent sans fortune et sans prestige, ils n'ont parfois qu'une vieille lettre ou la renommée pour se dire hidalgo. Mais ils tiennent à ce titre plus qu'à la vie et sacrifient tout pour lui. Ces trois échelons se retrouvent dans le Burlador de Sevilla et les échanges entre les personnages permettent de retrouver la subtilité des rapports qui soumettent ces rangs à une stricte hiérarchie.
 
Tout d'abord, il est fort possible que Gaseno, Aminta et Batricio représentent les hidalgos. En effet, en tant que propriétaire terrien, Gaseno possède une certaine richesse comme il est fier de pouvoir s'en vanter :
Ils verront chez Gaseno, courage et vaillance !
Il y a dans ma maison des montagnes de pain, des Guadalquivignes de vin, des Babylones de lard et parmi les peureuses armées de volaille, le pigeonneau et le poulet pour que tu les dévores.


Il est également fier d'avoir un sang pur, et il l'affirme au duc Octavio en ces termes : doña Aminta est très honorable, et qui la prend pour femme épousera un vieux sang chrétien jusqu'aux os.
(Fin deuxième journée)

Enfin, lorsque Don Juan parle à Batricio, il sait très bien que l'honneur de l'hidalgo est sa plus grande faiblesse et donc son meilleur atout, aussi, s'en raille-t-il :
Je l'ai vaincu par son honneur, car les vilains le portent toujours avec eux, et ne jurent que par lui.

(Début de la troisième journée)

Ce travers de l'hidalgo est souvent dénoncé dans la littérature de l'époque et il est très sensible dans les deux chefs-d'œuvre que sont Don Quichotte et El Lazarillo de Tormes.
Au dessus des hidalgos, le rang des “ chevaliers ” est occupé dans la pièce de Tirso de Molina par le commandeur Ulloa.
Il est d'ailleurs présenté comme le grand commandeur de l'ordre de Calatrava par le roi de Castille en ces termes :
Grand commandeur de Calatrava est Don Gonzalo d'Ulloa, chevalier que le Maure glorifie par crainte.

(Début deuxième journée)
" La mort et le jeune galant "
de Pedro de Almagro - 1678
" Le songe du chevalier "
par Antonio de Pereda (1608-1678)
Viennent ensuite les proches du roi qui composent le cercle fermé des “ grands d'Espagne ”. Octavio est ainsi duc, l'un des titres les plus hauts dans la hiérarchie des grands d'Espagne. Il fait d'ailleurs vraisemblablement partie des toutes premières familles du royaume puisque le roi lui permet de se couvrir la tête :
Levez-vous, duc Octavio, et couvrez votre tête.

Cet insigne honneur n'est alors réservé qu'à quelques dizaines de personnes.
Don Juan fait également partie des grandes familles, mais il n'a pas lui-même un rang aussi élevé et c'est la raison pour laquelle le roi doit en faire un comte s'il veut le marier à la duchesse Isabela :
Don Juan sera aujourd'hui comte de Lebrija.
Qu'il commande en ce fief et qu'il le possède, et qu'Isabela gagne du moins un comte, si elle perd le duc que méritait son rang.

(troisième journée)

Au-delà des titres, la noblesse Espagnole se doit de posséder les trois caractéristiques que sont la fortune, le prestige et les privilèges.
Ainsi, lorsque Don Juan dit pour séduire Aminta :
Je suis un noble gentilhomme, l'aîné de la famille des anciens Tenorio, jadis conquérants de Séville.
(troisième journée), il explique clairement en une seule phrase qu'il possède ces trois atouts.
 
En effet, en terre Andalouse le fait d'être de la famille de ceux qui ont mené la reconquête contre les Maures est d'un immense prestige. Être l'aîné lui assure automatiquement l'héritage familial ainsi que tous les avantages dont bénéficient les nobles comme la dispense de l'impôt et les privilèges judiciaires.
En Andalousie, d'ailleurs, l'échelle sociale est pyramidale et totalement inégale. C'est ce qui explique autant la crainte de Batricio, fiancé d'Aminta que la fierté de Gaseno, père d'Aminta, lorsque Don Juan s'invite à leur noce.
Le premier sait très bien que Don Juan a tous pouvoirs sur lui et qu'il peut faire ce que bon lui semble en toute impunité :
Pourtant, un gentilhomme à ma noce…mauvais présage.
(Fin deuxième journée)

Car même si tous les nobles n'utilisent pas leur droit, d'autres en abusent ; certains seigneurs ont ainsi droit de vie et de mort sur leurs sujets.
En revanche, le père, qui est de l'ancienne génération, reste fidèle au système féodal qui rend le seigneur intouchable et sacré. Il considère donc la venue de Don Juan comme une bénédiction :
Que vienne un si grand seigneur, afin qu'il soit aujourd'hui à Dos hermanas, l'honneur de mes vieux cheveux blancs !
(Fin deuxième journée)

Comme dans la plupart des pays européens, la noblesse, à partir du XVIe siècle, quitte ses attributions militaires pour se consacrer à la politique, mais le rattachement des différentes provinces à la couronne de Castille et d'Aragon et la création d'un État central diminuent peu à peu leur réelle influence. Cette perte d'influence est aussi à mettre en rapport, à l'instar de la noblesse Française, avec l'obligation morale et sociale de ne pas exercer de métiers.
Ceci tend à exclure les nobles de la vie économique, même si l'administration de leurs terres leur incombe. Aussi l'attitude de Don Juan et du marquis de La Mota est une critique d'une noblesse oisive, qui vit uniquement de ses rentes et qui peut ainsi passer son temps à s'amuser par des burlas. Ce système de rentes crée d'ailleurs une confiscation de l'argent par les grands seigneurs qui ne l'introduisent pas dans l'économie productive.
Dans un sens, la noblesse est en partie responsable de l'effondrement économique de l'Espagne au XVIIe siècle.