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Les pèlerins


Les pèlerins

Durant tout le Moyen Âge, la ferveur religieuse se manifeste par de nombreux pèlerinages ; le Saint Sépulcre, Notre-Dame de Lorette près de Rome, Saint-Jacques de Compostelle en Espagne, Saint-Martin de Tours en France, font partie des centres révérés où affluent d’innombrables croyants.

Les routes étant dangereuses, longues et difficiles, le seul fait de les affronter constitue d’ailleurs l’acte le plus méritoire de ces pèlerinages.

Très vite, le pèlerin devient un individu reconnaissable grâce à son habit et à son bâton. Il fait partie de la société qui lui doit respect et qui veille sur lui. Il jouit de nombreux privilèges, est regardé comme une personne sacrée et l’excommunion frappe quiconque ose porter la main sur lui.
Tous les couvents lui doivent le clos et le couvert et il est normal de lui donner de la nourriture s’il n’en transporte pas sur lui.

Les deux pélerins
Eau forte de Callot (XVIIe)
   

Mais ces extraordinaires traitements de faveur, pour une société où la misère est grande, ne manquent pas de générer aussi des abus, et la robe de pèlerin servira, plus d’une fois, à couvrir toutes sortes de crimes. Dorimon, dans Le Festin de Pierre et le Sieur de Villiers dans Le Festin de Pierre ou le Fils criminel exploitent plus particulièrement cet aspect et utilisent ainsi le personnage du pèlerin, bien connu du public de l’époque, pour mettre en évidence le peu de scrupule de Don Juan.
Non seulement celui-ci ne respecte pas le caractère sacré de l’homme qu’il croise sur son chemin, mais il s’empare de son habit pour duper ses poursuivants.
Dorimon, dans l’acte III, scène 2, montre, par les propos échangés entre le pèlerin, Dom Jouan et son valet, combien il était alors extrêmement courant de rencontrer un pélerin au détour du chemin.

Dom Jouan :
(...) Viens çà, qui vois-tu là ?

Briguelle :
Qui ? C’est un pèlerin.

Don Jouan :
Holà, hau, mon ami !

Le Pèlerin :
Qui vient rompre mon somme ?

Briguelle :
Ce sont honnêtes gens ; ne crains rien, mon pauvre homme.

Don Jouan :
Que fais-tu en ce lien ?

Le Pèlerin :
Travaillé du chemin
J’y respire en repos un air doux et bénin.


Dom Jouan :
De quel côté viens-tu ?

Briguelle :
De Saint-Jacques sans doute,
Où vont les pèlerins.


Le Pèlerin :
J’ai bien fait d’autres routes :
Il est peu de Saints Lieux où ne m’aient porté
Les plus ardents désirs de curiosité.

   

De Villiers par ailleurs, transforme immédiatement cette rencontre en opportunité, pour Dom Juan (acte III, scène 3), de troquer l’habit de l’homme religieux.

Dom Juan :
Quel homme vient ici me couper le chemin ?

Philipin :
Vous voilà bien troublé, c’est...

Dom Juan :
C’est ?

Philipin :
Un pèlerin.

Dom Juan :
En l’état où je suis chacun me fait ombrage, Avance, et va le voir si tu peux au visage. Je roule dans l’esprit un dessein, Philipin.

Philipin :
Monsieur.

Dom Juan :
Il faut avoir l’habit du pèlerin.

Si cette scène semble totalement irréaliste aujourd’hui, tant il semble peu probable qu’un fugitif puisse duper les hommes qui le recherchent avec un simple habit de pèlerin, le déguisement pris par Don Juan est alors fort judicieux. Même si, à partir de la Réforme, le goût des pèlerinages s’affaiblit, le public du XVIIe siècle a encore l’habitude de fréquenter ce type de personnage dans son quotidien. Cet échange d’habit n’est pas une mascarade grotesque mais une vraie usurpation d’identité assortie d’un manquement aux règles sociales.

Pélerin d'après une gravure
du XVe- Cabinet des Estampes
de la Bibliothèque Nationale - Paris