Le Libertinage

Don Juan représente, au fil des temps et des réécritures successives de son histoire, le personnage littéraire qui incarne le mieux le libertinage, dans son sens le plus large, qu'il s'agisse du libertinage d'idées ou de mœurs.
Le qualificatif de “ libertin ” ne fait son apparition en France qu'au XVIe siècle. Il est alors utilisé pour désigner une secte qui développe des croyances liées à la nature et au matérialisme. Par association d'idées et glissement d'interprétation, il finit par définir, au XVIIe siècle, tous ceux qui s'écartent des dogmes de l'Église chrétienne et qui affichent une certaine liberté de croyance et d'expression.
Le libertin est donc un homme affranchi des conventions religieuses, et contestataire vis-à-vis des idées traditionnelles ; souvent un sceptique et un athée.

Le toucher d'après Abraham Bosse
   
Théophile de Viau (1590 - 1626)
Le libertinage traduit un courant de pensée philosophique qui s'inspire largement des théories d'Épicure. Il considère ainsi que le fonctionnement du monde répond aux lois de la nature et de la matière et que l'homme doit user de son raisonnement pour comprendre ces lois plutôt que de sa croyance aveugle en Dieu.
Gassendi fournit une étude approfondie à ce sujet et ses leçons sont suivies en France par Cyrano de Bergerac et par Molière notamment.

Parallèlement à ce libertinage d'idées, naît celui de mœurs, le premier amenant, par sa permissivité, à remettre en question les préceptes moraux autant que les préceptes religieux.
Pour la société d'alors, la libre-pensée est facilement assimilée à la liberté de mœurs, voire à la débauche.
D'ailleurs, en rejetant la morale traditionnelle basée sur la vertu, la pensée libertine entérine cette idée, vantant la recherche des plaisirs terrestres, qu'ils soient spirituels, matériels ou sensuels.
Progressivement, et surtout au XVIIIe siècle, le libertinage se confond avec la licence morale.
 

Dans son Dom Juan, Molière a dépeint un libertin d'idées et de mœurs.
Cependant, si le comportement de Dom Juan est licencieux et s'il prône le plaisir immédiat, c'est le libre penseur qui l'emporte, celui qui ne croit pas aveuglément et qui doute, celui qui raisonne devant les évidences de la vie dont se contentent ses contemporains.

   
Portrait d'une courtisane
par Claude Mellan (1598 - 1688)

Sganarelle présente tout de suite son maître comme un athée (acte I, scène 1) :

 (…) tu vois en Dom Juan, mon maître, le plus grand scélérat que la terre ait porté, un enragé, un chien, un diable, un Turc, un hérétique, qui ne croit ni Ciel, ni saint, ni Dieu, ni loup-garou, qui passe cette vie en véritable bête brute, en pourceau d'Épicure, en vrai Sardanapale, qui ferme l'oreille à toutes les remontrances chrétiennes qu'on lui peut faire, et traite de billevesées tout ce que nous croyons.

Et, le lui reproche ouvertement (acte I, scène 2) :


 Ma foi ! Monsieur, j'ai toujours ouï dire que c'est une méchante raillerie que de se railler du Ciel, et que les libertins ne font jamais une bonne fin.
   

Puis à l'acte III, scène 1, Dom Juan s'en explique très clairement :

 Sganarelle :
(…) Mais, encore faut-il croire quelque chose dans le monde : qu'est-ce donc que vous croyez ?

Dom Juan :
Ce que je crois ?

Sganarelle :
Oui

Dom Juan :
Je crois que deux et deux sont quatre, Sganarelle, et que quatre et quatre sont huit.

Sganarelle :
La belle croyance et les beaux articles de foi que voici. Votre religion, à ce je vois, est donc l'arithmétique ?

   
 

En fait, tout au long de la pièce de Molière, non seulement Dom Juan expose sa conception matérialiste du monde, mais il refuse le pouvoir de Dieu et s'estime même au-dessus de ses lois.

Ses propos sont d'autant plus dangereux pour son auteur que le libertinage ne dérange pas, à l'époque, que les dévots. Pour Louis XIV, il représente une menace sérieuse, car il défend des théories subversives qui remettent en question la validité d'une société et d'une monarchie dont l'axe principal est la religion.
De plus, ce courant de pensée se répand parmi la noblesse, que Dom Juan symbolise.
Celle-ci, souvent en mal d'exaltation individuelle, s'oppose ainsi à un centralisme despotique qui ne lui permet plus, comme au temps passé, d'affirmer son indépendance.

   

Rosimond, dans son Nouveau Festin de Pierre ou l'Athée foudroyé s'attache davantage au libertinage de mœurs et aux théories qu'il défend :

Don Juan (acte III, scène 4)
Songez que la nature est tout ce qui nous mène
Que, malgré la raison, son pouvoir nous entraîne
Que le crime n'est pas si grand qu'on nous le fait
Que tous ces châtiments, dont vous prêchez l'effet
Ne sont bons à prôner qu'à des âmes timides
Que l'on ne doit souffrir rien que ses sens pour guides
Qu'il faut assouvir jusqu'aux moindres désirs
Et n'avoir point d'égard qu'à ses propres plaisirs.

 
Cette dernière version française de Don Juan, au XVIIe siècle, est reprise par Thomas Shadwell en Angleterre, sous l'appellation très évocatrice The Libertine, et ses exaltations de la nature sont parfaitement en phase avec celles que Thomas Hobbes développe dans une œuvre qui fait alors le tour d'Europe : Le Léviathan.