Le blasphème

De tout temps, les hommes ont ressenti le besoin de maudire ou d'injurier le Dieu qui présidait à leur destinée.
Par des paroles impies ou grossières, des imprécations et des jurons, ils manifestaient leur colère envers le Ciel, s'octroyant ainsi la liberté de soulager leurs maux et leurs misères.
Ils prenaient alors des risques importants et encouraient des peines sévères car se moquer de Dieu, le dénigrer ou jurer, relevait du blasphème, acte puni par la loi depuis les temps antiques.
Ainsi la loi de Moïse dit : Celui qui blasphèmera le nom du Seigneur, que toute la multitude l'écrase à coups de pierres.
Scène de l'ermite
Gravure de Tony Johannot
   
Scène du pauvre
Gravure Jacques Leman
En France, le blasphème est très tôt considéré comme un crime capital. C'est avec Louis 1er, fils de Charlemagne, qu'est d'ailleurs éditée la première loi qui condamne à mort les blasphémateurs.
À sa suite, tous les rois qui se succèdent sur le trône de France condamnent unanimement le blasphème ;
seules varient les peines encourues, selon la sévérité du souverain. Elles sont cependant toujours très lourdes et impliquent l'emprisonnement, des mutilations ou le pilori.
 

Ce n'est qu'avec Henri IV que les punitions infligées deviennent plus légères.
Il apporte alors un changement important en infligeant d'abord des amendes et en ne condamnant le blasphémateur à des corrections corporelles qu'en cas de troisième récidive !

Très curieusement, après lui, Louis XIV rétablit les mutilations dans les jugements pour blasphème, par une déclaration du 30 juillet 1666.

 

La scène du Pauvre, présentée dans l'acte III, scène 2, du Dom Juan de Molière, est donc particulièrement intéressante car la pièce est jouée, en 1665, soit un an avant cette nouvelle loi.

 Dom Juan :
(...) Ah ! ah ! je m'en vais te donner un louis d'or tout à l'heure, pourvu que tu veuilles jurer.

Le Pauvre :
Ah ! Monsieur, voudriez-vous que je commisse un tel péché ?

Dom Juan :
Tu n'as qu'à voir si tu veux gagner un louis d'or ou non.
En voici un que je te donne, si tu jures ; tiens, il faut jurer. (...)

Sganarelle :
Va, va, jure un peu, il n'y a pas de mal.

Dom Juan :
Prends, le voilà ; prends, te dis-je, mais jure donc.

Le Pauvre :
Non, Monsieur, j'aime mieux mourir de faim.

 

Ce passage est totalement supprimé lorsque la pièce de Molière est éditée en 1682, et la scène entière disparaît dans la réécriture de Thomas Corneille, faite en 1677, Le Festin de Pierre.

Bien que la scène du pauvre de Molière soit provocante à d'autres égards, notamment parce que l'aumône faite aux pauvres est alors un devoir du chrétien, le blasphème n'a cependant pas tout à fait la même importance en 1665 et après la déclaration de loi.

 

On peut noter cette évolution en comparant les nuances de réaction, face à l'acte de jurer, des protagonistes de l'acte II, scène 2, du Dom Juan de Molière et celles de l'acte II, scène 3 du Nouveau Festin de Pierre, de Rosimond, en 1670, soit quatre ans après la loi.

Dans le premier :

Charlotte :
Mais au moins, Monsieur, ne m'allez pas tromper, je vous prie : il y aurait de la conscience à vous, et vous voyez comme j'y vais à la bonne foi.

Dom Juan :
Comment ? Il semble que vous doutiez encore de ma sincérité !
Voulez-vous que je fasse des serments épouvantables ,
Que le Ciel...

Charlotte :
Mon Dieu, ne jurez point, je vous crois.

Et dans le second :

Thomasse :
Les hommes savent feindre
Vous pouvez me tromper.

Don Juan :
Non, non ne craignez rien.

Carille :
Mon maître vous tromper !
C'est un homme de bien.
Oh, qu'il n'a garde, non.

Don Juan :
Oui, ma belle, je jure...

Carille :
Monsieur, ne jurez pas de peur d'être parjure.

 

L'acte de jurer prend une ampleur plus importante car la loi de Louis XIV du 30 juillet 1666 est assez sévère. Elle défend expressément à tous les sujets, de quelque qualité et condition qu'ils soient, de blasphémer, jurer et détester le Saint Nom de Dieu, ni proférer aucune parole contre l'honneur de la Très Sainte Vierge, sa Mère, et ses Saints, faute de quoi les punitions sont prévues jusqu'à la septième récidive du blasphémateur. De la première à la quatrième fois, il encourt des amendes au montant croissant, dès la cinquième, il risque le carcan en place publique, à la sixième, il est conduit au pilori avec la lèvre de dessous coupée et, s'il se risque à continuer, on lui tranche la langue. Mais la loi ne se contente pas de punir les blasphémateurs, elle stipule aussi nous voulons que tous ceux qui auront ouï lesdits blasphèmes aient à les révéler dans les 24 heures en suivants et enfin, elle laisse le jugement pour énormes blasphèmes à l'arbitrage des juges.

Il faut attendre la Révolution pour qu'en France toutes les lois et peines correctionnelles contre le blasphème, soient enfin abolies.