L'honneur

En France, jusqu'à la Révolution de 1789, l'honneur est le privilège de l'aristocratie. Montesquieu élabore ainsi une distinction fondamentale entre la monarchie, dont le principe actif est l'honneur, et la république dont le principe actif est la vertu, comprise comme vertu civique.

Il est certain que la monarchie française est fondée sur la valeur de l'honneur, que la noblesse n'existerait pas sans honneur et que l'honneur bien compris est une façon, élitiste mais correcte et sûre, de respecter la loi de Dieu.

Combat de Dugay-Trouin contre trois spadassins
Gravure de Beaucé - Collection particulière
   
Le roman, avec notamment La Princesse de Clèves,
la tragédie avec des auteurs tels Racine et Pierre Corneille, et la comédie, ont tous fait, au XVIIe siècle, une place importante à l'honneur. Dans ce dernier registre, le Dom Juan
de Molière, n'échappe pas à la règle. L'honneur s'y manifeste sous ses formes les plus diverses, dans ce qu'il a de pur ou de mêlé, de raffiné ou d'élémentaire. Toute la gamme de ses tons est là.
 

Molière rappelle d'abord que l'honneur se donne en héritage et fait partie de ces valeurs essentielles inhérentes à la naissance noble. Ainsi le proclame, Dom Louis, le père de Dom Juan dans l'acte IV, scène 4 :

 (...) Ne rougissez-vous point de mériter si peu votre naissance ?
(...) qu'avez-vous fait dans le monde pour être gentilhomme ?
Croyez-vous qu'il suffise d'en porter le nom et les armes, et que ce soit une gloire d'être sorti d'un sang noble lorsque nous vivons en infâmes ?
Non, non, la naissance n'est rien où la vertu n'est pas. (...)

   
Portrait de gentilhomme
par Sébastien Bourdon (1616-1671)

Dom Juan méprise la conduite vertueuse qu'impose son rang, pourtant il ne refuse pas les contraintes de l'honneur chevaleresque, autre nuance présentée dans la pièce.
Quand il s'agit de dégainer l'épée pour porter secours à un autre gentilhomme attaqué par trois manants, Dom Juan justifie son intervention, au nom de cet honneur
(acte III, scène 3) :

 Je n'ai rien fait, Monsieur, que vous n'eussiez fait à ma place. Notre propre honneur est intéressé dans de pareilles aventures, et l'action de ces coquins était si lâche que c'eût été y prendre part que de ne s'y pas opposer.

   

Face à lui, les frères d'Elvire présentent encore un autre concept de l'honneur. Il s'agit de venger leur sœur abandonnée par un homme et de préserver la vertu d'une femme, honneur des familles, à laquelle les nobles sont très attentifs, comme l'explique Dom Carlos
(acte III, scène 3) :

(…) nous nous voyons obligés, mon frère et moi, à tenir la campagne pour une de ces fâcheuses affaires qui réduisent les gentilshommes à se sacrifier, eux et leur famille, à la sévérité de leur honneur (…)
c'est en quoi je trouve la condition d'un gentilhomme malheureuse, de ne pouvoir point s'assurer sur toute la prudence et toute l'honnêteté de sa conduite, d'être asservi par les lois de l'honneur au dérèglement de la conduite d'autrui (…)

Dans un tel cas, l'honneur ne se répare qu'avec un duel.

   
duel d'Henri de Rochefort et de M. Koechlin
1880 - Dessin de Gerlier
Collection particulière

Pour les gentilshommes, l'honneur est d'ailleurs une valeur bien complexe, faite de subtilités très contraignantes.
Ainsi, en venant au secours de Dom Carlos, Don Juan met ce dernier dans une position fort inconfortable.
Son obligation de venger l'honneur de la famille voudrait qu'il tue Dom Juan (comme le lui rappelle son frère Dom Alonse), mais ce dernier lui a sauvé la vie, lui imposant une dette morale. Il met alors un nouveau point d'honneur à respecter cet engagement. Les échanges suivants, sur les exigences de l'honneur, montrent combien celles-ci peuvent devenir contradictoires (acte III, scène 4) :

 Dom Alonso à Dom Carlos
(…) Lorsque l'honneur est blessé mortellement, on ne doit point songer à garder aucunes mesures ; (…)

Dom Carlos à Dom Alonso
Si je fais une faute, je saurai bien la réparer, et je me charge de tout le soin de notre honneur ; je sais à quoi il nous oblige (…)

Dom Carlos à Don Juan
(…) vous m'avez donné parole de me faire faire raison par Dom Juan : songez à me la faire, je vous prie, et vous ressouvenez que, hors d'ici, je ne dois plus qu'à mon honneur.

   

Au-delà de ces multiples facettes, l'honneur reste un principe moral et, en tant que tel, il régit la conduite des nobles autant que celle des roturiers.
Toute la population française, à quelque classe sociale qu'elle appartienne, agit sous le couvert de l'honneur qu'elle place au-dessus du devoir, de la vertu ou de la crainte de la loi.
D'une certaine manière, l'honneur peut même permettre ce que la morale interdirait par ailleurs. Et Charlotte, la paysanne, le dit assez explicitement en se recommandant de l'honneur, face à la séduction de Dom Juan
(acte II, scène 2) :

 Voyez-vous, Monsieur, il n'y a pas plaisir à se laisser abuser. Je suis une pauvre paysanne ; mais j'ai l'honneur en recommandation, et j'aimerais mieux être morte que de me voir déshonorée.

Duel de femmes au début du XXe
Dessin Perrichon - Collection particulière