La médecine

Au XVIIe siècle, la médecine est encore largement basée sur les théories d'Hippocrate, soit sur des notions qui datent du Ve siècle avant Jésus-Christ, ou sur celles de Galien, plus récentes, c'est-à-dire du IIe siècle avant Jésus-Christ ! Il va sans dire que, dans son ensemble, elle est très archaïque.
Certes, l'apport d'Hippocrate, en son temps, a été fondamental pour l'histoire de la médecine, mais il soignait selon des méthodes d'observation du corps, ne possédant aucune notion d'anatomie ou de physiologie, et s'en remettait essentiellement à la nature dans le choix de ses prescriptions. Le fait que vingt-deux siècles plus tard, les mêmes méthodes servent de référence à l'École de médecine de Paris, peut laisser un peu perplexe.
Les recherches de Galien sont plus complexes.
La leçon d'anatomie ( détail)
Rembrandt
   
La saignée
Cintio d'Amato

Créateur de la physiologie, il avait fait les premiers rapprochements entre le cœur et le battement du pouls, avait affirmé que la pensée venait du cerveau et non du cœur et soutenait que les symptômes devaient être étudiés pour parvenir à comprendre les maladies. Son enseignement aurait pu être riche, mais il est resté assez incompris.
Au lieu de continuer ses recherches, les siècles ont passé en entérinant ses idées, souvent mal assimilées et même détournées.
Le résultat de cet héritage, au XVIIe siècle, est la fameuse théorie quaternaire des humeurs et des éléments selon laquelle le corps humain est formé de quatre éléments, terre, eau, air et feu qui forment le monde extérieur, et renferme quatre humeurs, sang, bile, atrabile et pituite qui jouent le rôle d'éléments secondaires. Il en découle quatre tempéraments, soit respectivement le sanguin, le bileux, le mélancolique et le “ phlegmatique ”, auxquels on associe des principes de thérapeutique selon la loi des contraires.
À titre d'exemple, une personne phlegmatique à qui correspond le froid et le sec doit être soignée par du chaud et de l'humide.

Sous le règne de Louis XIV, la médecine est donc surtout synonyme de charlatanisme et l'ignorance la gouverne bien mieux que la science. Sans compter le recours à l'astrologie qui sert à prévoir les maladies en fonction des astres tout autant que les prescriptions soignantes les plus appropriées.

Par voie de conséquence, la thérapeutique est également balbutiante. Elle s'appuie sur une panoplie de remèdes qui compte, à titre d'exemple, la saignée, les vomitifs, les simples, l'opium, ou les purgatifs tels la casse, le séné et la rhubarbe, sans compter aussi le tabac.
La prescription de bains est aussi fort à la mode.

   

Cette situation n'est pas sans inquiéter les esprits les plus ouverts, conscients que le monde médical représente plus un danger pour la survie de l'homme qu'un moyen de soigner ses maladies.
Aussi, au XVIIe siècle, de nombreux artistes fustigent les médecins, se raillent de leur science approximative et dénoncent leurs méthodes empiriques.
Le théâtre est, par excellence, le lieu le plus approprié pour de tels règlements de compte, et Molière ne s'en prive pas durant toute sa carrière. On peut même aller jusqu'à affirmer qu'il mène une vraie croisade contre le corps médical de son temps.
Et, de fait, son Dom Juan
n'y échappe pas, comme en témoigne l'échange entre Sganarelle, déguisé en médecin, et Dom Juan à l'acte III, scène 1 :

 Sganarelle :
(…) Mais savez-vous, Monsieur, que cet habit me met déjà en considération, que je suis salué des gens que je rencontre, et que l'on me vient consulter ainsi qu'un habile homme ?

Dom Juan :
Comment donc ?

Sganarelle :
Cinq ou six paysans et paysannes, en me voyant passer, me sont venus demander mon avis sur différentes maladies. (…) j'ai fait des ordonnances à l'aventure, et ce serait une chose plaisante si les malades guérissaient, et qu'on m'en vînt remercier.

Dom Juan :
Et pourquoi non ? Par quelle raison n'aurais-tu d'autres privilèges qu'ont tous les autres médecins ? Ils n'ont pas plus de part que toi aux guérisons des malades, et tout leur art est pure grimace. Ils ne font rien que recevoir la gloire des heureux succès, et tu peux profiter comme eux du bonheur du malade, et voir attribuer à tes remèdes tout ce qui peut venir des faveurs du hasard et des forces de la nature.

DOM Juan acte III scène 1
Gravure Tony johannot
   
Médecin d'eau douce
Gravure de Lagniet

Au même titre que les médecins, les remèdes sont de bons sujets de moquerie, tant on est partagé sur leurs propriétés et leur efficacité. Le vin émétique, préparation à base d'antimoine et purgatif violent, a fait l'objet d'une longue querelle dans le corps médical, pour être finalement autorisé en 1666.
Cette querelle est également présentée ironiquement dans le
Dom Juan de Molière (acte III, scène 1) :

 Sganarelle :
Quoi, vous ne croyez pas au séné, ni à la casse, ni au vin émétique ?

Dom Juan :
Et pourquoi veux-tu que j'y croie ?

Sganarelle :
Vous avez l'âme bien mécréante. Cependant vous voyez, depuis un temps, que le vin émétique fait bruire les fuseaux. Ses miracles ont converti les plus incrédules esprits, et il n'y a pas trois semaines que j'en ai vu, moi qui vous parle un effet merveilleux.

Dom Juan :
Et quel ?

Sganarelle :
Il y avait un homme qui, depuis six jours, était à l'agonie ; on ne savait plus que lui ordonner, et tous les remèdes ne faisaient rien ; on s'avisa à la fin de lui donner de l'émétique.

Dom Juan :
Il réchappa, n'est-ce pas ?

Sganarelle :
Non, il mourut.

   

Si Thomas Corneille, dans son Festin de Pierre a fait une réécriture très policée du Dom Juan de Molière, la médecine reste un terrain sur lequel il ne fait pas de concession ni de censure. Il ajoute même une scène à ce sujet, où la théorie des humeurs est largement décrite pour n'en être que mieux raillée (acte III, scène3) :

Léonor :
(…) Ce Monsieur-là m'a dit qu'il était médecin ;
Et je lui demandais si, pour guérir votre asthme,
Il ne savait pas (…)

Thérèse :
Hé mon dieu ! là-dessus j'ai vu les plus habiles ;
Leurs remèdes me sont remèdes inutiles.

Sganarelle :
Je le crois. La plupart des grands médecins
Ne sont bons qu'à venir visiter des bassins
Mais pour moi, qui vais droit au souverain dictame,
Je guéris de tous maux ;
(…) Demandez à Monsieur. Outre l'asthme, il avait
Un bolus au côté, qui toujours s'élevait.
Du diaphragme impur l'humeur trop réunie
Le mettait tous les ans dix fois à l'agonie ;
(…)

Et, quelques échanges plus loin, Sganarelle raisonne sur l'asthme de Thérèse selon la théorie des contraires :

(…) Comme l'obstruction se fait sur le côté Il faut, autant qu'on peut, la mettre en liberté : Car, selon que d'abord la chaleur restringente a pu se ramasser, la partie est souffrante Et laisse à respirer le conduit plus étroit. Or est-il que le chaud ne vient jamais du froid : par conséquent, sitôt que dans la famille vous voyez que le mal prend cours (…)
Après la mort, le médecin
Gravure de Lagniet
série des proverbes
   
En fait, la science médicale et thérapeutique évolue très peu durant le Moyen Âge et la Renaissance, et piétine au XVIIe siècle. Il faut dire que l'Église n'a pas facilité les choses car, en interdisant la dissection jusqu'à la fin du XVe siècle, elle a ralenti considérablement les recherches qui auraient pu être entreprises en anatomie et en physiologie.

Quelques hommes ont tenté de sortir de cet obscurantisme au XVIe siècle, tel Rabelais qui se livre à l'étude du corps humain ou Amboise Paré qui fait progresser la chirurgie.
Peu à peu l'expérimentation, guidée par la philosophie et le rationalisme, remplace l'arbitraire.

Au XVIIe siècle, la science progresse dans toute l'Europe. Le corps humain commence à révéler ses secrets et la description exacte de la circulation du sang par Harvey bouleverse l'acquis. Pourtant, une telle découverte soutenue par Descartes, puis Boileau ou Molière, reste encore niée par les doyens de la faculté de médecine de Paris démontrant ainsi le chemin qu'il reste à parcourir pour voir les mentalités évoluer à leur tour.