Le discours

La conversation, le débat, la tirade ou le monologue sont le propre du théâtre français du XVIIe siècle.
En effet, de nombreuses pièces de cette période classique, se construisent autour du verbe, du discours, voire même de la dialectique, lorsque, dans les pays voisins, le théâtre fait davantage appel à l'action ou à la gestuelle.
Les versions de Don Juan n'échappent pas à cette tradition et elles mettent toutes en scène un des Don Juan les plus bavards de son histoire.

En France, à cette époque, le langage n'est pas seulement un moyen de communication verbale, il est le signe d'une société à l'aube de la modernité qui souhaite s'élever
au-dessus du grossier. L'importance du verbe est dans l'air du temps. Savoir parler est un art qui demande une maîtrise absolue du discours, ce dernier étant structuré selon des codes bien précis.

Les salons - XVIIe - Bibliothèque Nationale
   
Pierre Corneille
D'après le tableau de C.Le Brun,
gravé par Tomassin

Le langage devient d'ailleurs un véhicule déterminant de la pensée, des sentiments et de l'art. À la Cour, ou dans les salons, il traduit le raffinement de l'esprit influencé par la préciosité. Dans la tragédie, il magnifie les sentiments héroïques avec une éloquence construite que Corneille porte à son apogée.
À l'Église, il sert la prédication, et le discours religieux n'a jamais été autant écouté.
D'ailleurs, depuis 1635, la langue française est même soumise à des règles régies par une Académie.

C'est la raison pour laquelle, dans un tel contexte, les versions françaises de Don Juan sont beaucoup plus portées sur le langage que les versions espagnole, italienne et anglaise de ce même siècle.

Chez Molière, tout particulièrement, Dom Juan est un beau parleur, habile manipulateur de concepts et de théories, dialecticien hors pair, à la hauteur des exigences de son public. Il utilise le discours pour chaque chose, en gentilhomme rompu aux fréquentations mondaines.
C'est son arme de conviction autant que de séduction.

   

C'est ainsi qu'il impose ses vues à son valet
(acte I, scène 2)

 Sganarelle :
(…) Vertu de ma vie, comme vous débitez ! Il semble que vous ayez appris cela par cœur, et vous parlez tout comme un livre . (…) vous tournez les choses d'une manière, qu'il semble que vous avez raison (…) J'avais les plus belles pensées du monde, et vos discours m'ont embrouillé tout cela (…).

Qu'il séduit la paysanne, Charlotte (acte II, scène 1) :

 Mon Dieu ! je ne sais si vous dites vrai,
ou non ; mais vous faites que l'on vous croie.

Ou qu'il argumente pour défendre des théories cyniques, vantant avec force arguments l'infidélité :

  (acte I- Scène 2)

  ou l'hypocrisie (acte V, scène 2).

Cependant, au-delà de cette utilisation du langage à des fins de conviction, les discours de Don Juan ouvrent également la voie à une véritable liberté d'expression sur des sujets alors considérés comme intouchables.
Dans son Étude de Tartuffe et Dom Juan,
Gérard Conio le présente ainsi :
Les idées que Don Juan expose à son valet avec une redoutable logique ouvrent une ère nouvelle, celle du “ Siècle des lumières ” où les défenseurs de l'esprit critique et de la liberté de discussion vont battre en brèche un système fondé sur le principe d'autorité.

Pierre Corneille
D'après le tableau de C.Le Brun,
gravé par Tomassin
   
Frontispice gravé par Thomassin pour
"L'Art de plaire dans la conversation"

En fait, Dom Juan manie les mots autant que le raisonnement et la vision rationaliste du monde selon Descartes n'est pas loin.

Chez de Villiers, dans Le Festin de Pierre ou le Fils criminel, Don Juan ose même dire (acte I, scène 5) :

Je ne voudrais ni Dieu, Père, Maître, ni Roi.

   

Aux côtés de Don Juan, tous les personnages sont aussi passés maîtres en matière de discours. Les valets français, qu'ils s'appellent Sganarelle chez Molière, Briguelle chez Dorimon ou Philippin chez de Villiers sont de fieffés bavards qui discourent sur les choses de la vie autant que sur la morale de leur maître.
Le Commandeur lui-même, très sobre dans la comedia espagnole de Tirso de Molina, prend une place particulièrement importante dans les pièces de Dorimon et de Villiers où il délibère longuement face à Don Juan pour le convaincre de changer.
Ces deux auteurs se sont pourtant directement inspirés des versions italiennes de Don Juan de la Commedia dell'Arte, mais ils ont radicalement changé le rythme en remplaçant les lazzi par de nombreux débats et monologues.

La France du XVIIe siècle est d'autant moins avare de mots que sa langue prend, à cette époque, sa tournure classique qui ne va plus beaucoup changer dans les siècles à venir.

La prédication des capucins - Société de l'histoire du protestantisme français - Paris