La condition des femmes

L'acte de séduction de Don Juan passe, presque systématiquement, par l'acte de mariage.
Il promet le mariage, le réalise même et s'engage souvent et fort facilement. Cette manière de concevoir le mariage peut paraître curieuse aujourd'hui et presque irréelle.
Elle n'est pas crédible et semble n'appartenir qu'à la fiction théâtrale tant il est actuellement inconcevable de se marier sans passer par une cérémonie administrative officielle.

Pourtant, les mariages de Don Juan ne sont pas incompatibles avec la réalité que vit la société du XVIIe siècle, exception faite de leur côté répétitif.

La jeunesse
Jean Raoux (1677- 1734)
   
Fiançailles
d'après Stella

Quand on lit dans le Dom Juan de Molière les passages suivants :

 Sganarelle à Gusman (acte I, scène 1) :
(…) Tu me dis qu'il a épousé ta maîtresse : crois qu'il aurait plus fait pour sa passion, et qu'avec elle il aurait encore épousé toi, son chien et son chat.
Un mariage ne lui coûte rien à contracter ; il ne se sert point d'autres pièges pour attraper les belles et c'est un épouseur à toutes mains.

 Sganarelle à Dom Juan (acte I, scène 2) :
(…) par exemple, de vous voir tous les mois vous mariez comme vous faites…

 Dom Juan à Charlotte (acte II, scène 1) :
(…) Je vous aime, Charlotte, en tout bien et en tout honneur ; et pour vous montrer que je vous dis vrai, sachez que je n'ai point d'autre dessein que de vous épouser: en voulez-vous un plus grand témoignage ? (…)

   

On reste surpris par la facilité avec laquelle un mariage semble possible, mariage qui ne paraît nécessiter ni engagement, ni procédure légale.
Il s'agit, de fait, bien souvent de mariage clandestin, coutume alors fort courante, bien que la législation tente de la supprimer.
Il faut dire que le mariage civil n'existe pas à cette époque ; celui-ci est exclusivement religieux comme le souligne Sganarelle
(acte I, scène 2) :

 (…) mais, Monsieur, se jouer ainsi d'un mystère sacré (…)

Le Concile de Trente a d'ailleurs établi de nouvelles bases pour les mariages, que les rois de France font passer par l'ordonnance royale de 1579. Celle-ci a pour objectif de légaliser l'acte de mariage afin d'éviter les mariages non officiels. Avec cet édit, on ne peut désormais valablement contracter mariage sans avoir fait la publication de trois bans, et sans qu'il n'y ait la présence d'un prêtre et de quatre témoins.
Malgré cette loi, les mariages clandestins continuent et les mesures prises en 1579 doivent être réaffirmées par une ordonnance en 1639. Pourtant, les mentalités n'évoluent pas et de nombreux couples se croient mariés s'ils ont déclaré leur consentement devant un notaire ou devant un curé complaisant.

Portrait d'une jeune femme
par Nicolas de Larguillière
(1656-1746)
   

C'est ainsi que procède Don Juan, comme cela est clairement dit dans Le Festin de Pierre de Thomas Corneille (acte III, scène 2) :

Léonor :
Mais pour nous marier sans que l'on en sût rien,
Si la chose pressait, comment faudrait-il faire ?

Don Juan :
Il faudrait avec moi venir chez le notaire,
Signer le mariage ; et, quand tout serait fait,
Nous laisserions gronder votre tante.

Louis XIV devra s'attaquer à nouveau au problème en 1697 car les édits précédents n'ont pas été capables d'empêcher ces mariages de se perpétrer. En fait la répression du mariage clandestin restera d'actualité, en France, sous la Révolution et même durant tout le XIXe siècle. C'est par le mariage civil, qui va remplacer légalement le mariage religieux, que la clandestinité va complètement disparaître.

À côté du mariage clandestin, l'autre aspect du mariage qui semble fort désuet aujourd'hui est son alternative immédiate avec le couvent.

Dans la version de Molière, Dom Juan enlève Elvire d'un couvent pour l'épouser :

 Gusman (acte I, scène 1) :
(…) tant d'emportement qu'il a fait paraître, jusqu'à forcer, dans sa passion, l'obstacle sacré d'un couvent, pour mettre Don Elvire en sa puissance (…)

 Dom Juan à Elvire (acte I, scène 3) :
(…) J'ai fait réflexion que, pour vous épouser, je vous ai dérobée à la clôture d'un couvent, que vous avez rompu des vœux qui vous engageaient autre part (…).

   

Et dans la version de Thomas Corneille, il propose à Léonor de l'épouser afin de lui éviter le couvent (acte V, scène 3) :

Pascale :
Vous faîtes-là , Monsieur, une bonne action.
Pour entrer au couvent la pauvre créature
Tous les jours de soufflets avait pleine mesure ;
C'était pitié...


Don Juan :
Bientôt, Dieu merci, la voilà
Exempte, en m'épousant, de tous ces chagrins-là.

La menace que représente le couvent est alors bien réelle car c'est souvent le sort réservé aux femmes que les familles ne peuvent pas marier, et tout particulièrement dans la haute noblesse.
Établir ses enfants revient cher, et il faut, pour marier une fille, payer une dot ; de plus, la grande aristocratie veut assurer l'avenir de ses enfants en soutenant son rang. Économiquement, elle ne peut pas toujours marier toutes les filles et l'on en arrive forcément à faire la distinction entre les enfants destinés au mariage et ceux qui sont destinés à Dieu. De plus, malgré l'ascendance de la bourgeoisie, il n'est pas question de donner la main de sa fille à un roturier, même riche et honorable. En réalité, la plupart des jeunes filles nobles n'ont d'autres perspectives que de passer leur vie au couvent. Il devient la prison de toutes ces femmes victimes d'un ordre social assez cynique et injuste.

Noce villageoise
D'après Stella
   
  Il l'est aussi pour les femmes de plus modeste condition et la pièce de Thomas Corneille (acte III, scène 2) le dit sans détour :

Léonor :
Il faudra que je sois pourtant religieuse.

Don Juan :
Ah ! quel meurtre ! Et d'où vient ? Est-ce que vous avez
Tant de vocation...


Léonor :
Pas trop, mais vous savez
Qu'on menace une fille ; et qu'il faut sans murmure...
(...)
À cause de ma sœur qu'on aime plus que moi :
On la mariera mieux, quand on aura plus qu'elle.
   

Qu'il s'agisse de couvent ou de mariage, la décision appartient de toute façon à la famille de la jeune fille qui lui impose son choix, généralement d'ordre économique. Lorsqu'elle se marie, la femme est très jeune, l'autorité du père est remplacée par celle du mari et le rôle de l'épouse est à son tour parfaitement codifié par la société. Molière a souvent mis en scène les mariages imposés dans ses comédies.

Rosimond le fait également dans le Nouveau Festin de Pierre ou l'Athée foudroyé, mais avec beaucoup plus de crudité et de cynisme (acte II, scène 2) :

Ormin :
Tu dois être sa femme.

Thomasse :
Moi, sa femme ?

Ormin :
Toi-même, il est fils de Pirame,
Pour du bien il en a deux fois autant que toi,
Et son père a conclu l'affaire avec moi.


Thomasse :
Pourquoi me marier ?

Ormin :
Pourquoi ? Belle demande !
À quoi sert un mari quand une fille est grande ?


Thomasse :
Hélas ! Je n'en sais rien.

Ormin :
Tu le sauras bientôt.