Le naufrage

Au XVIIe siècle, le naufrage est un danger courant et redouté tant la mer et la navigation sont alors mal maîtrisées.
Le voyage maritime en est encore à ses débuts, et tous les pays européens n'ont pas une expérience équivalente dans ce domaine. Commencées dès la fin du XVe siècle, les grandes découvertes se situent au XVIe siècle, grâce aux Espagnols et aux Portugais qui règnent d'ailleurs en maîtres absolus sur les mers.
Leurs connaissances des routes vers les Indes et les Amériques restent longtemps secrètes. Il faut attendre un siècle pour que les Hollandais et les Anglais les rejoignent sur les mers, suivis ensuite par les Français.

Marine - Ecole hollandaise XVIIe
   
Vaisseau près d'u rivage rocheux par
Lacroix de Marseille , fin XVIIe - début XVIIIe

Le XVIIe siècle est donc celui où les nations les plus puissantes d'Europe entrent en compétition pour apprivoiser les océans et pouvoir ainsi s'approprier les richesses lointaines.
L'espace maritime occupe une place importante dans les esprits parce qu'il est une réalité économique déterminante pour la prospérité de l'État.
Il est aussi synonyme d'aventures et de dangers car il faut l'affronter pour conquérir des terres et pour commercer avec elles.
Cependant, si la France est dans la course aux richesses lointaines, ce n'est pas un pays où l'engouement de la navigation l'emporte sur tous ses aléas. Peu de Français sont poussés vers la mer par la seule nécessité, et la sévérité des lois navales ne contribue pas à favoriser des vocations.
Les navires du Roi souffrent souvent d'une pénurie de matelots, comme le signale ce petit billet d'un officier recruteur assez édifiant sur le sujet :

Monsieur,
J'ai ici les cent volontaires que je vous ai promis. Au cas où vous en désireriez quelques centaines d'autres, je pourrais vous les procurer, mais je vous prie de me renvoyer les menottes.

   

De plus, les caprices de la mer sont très mal vécus.
La navigation ne repose pas encore sur des connaissances scientifiques des courants ou de la mesure, et elle dépend souvent exclusivement de l'expérience des marins.
On navigue surtout “ à l'estime ”, avec une mesure astronomique de la latitude alors que la longitude n'est pas connue.

C'est dans cet esprit qu'il faut lire les supplications de Carille, le valet de Dom Juan dans Le Nouveau Festin de Pierre de Rosimond
(acte I, scène 6) lorsque son maître lui signale qu'il va prendre la mer :

Songez un peu, de grâce,
Qu'on est point assuré
d'une pleine bonnace,
Qui tantôt aux Enfers
et tantôt dans les Cieux,
On voit de tous côtés
la mort devant les yeux,
Qu'on est à la merci
d'un vent impitoyable,
Qu'un vaisseau peut périr
sur quelque banc de sable
Qu'il peut crever encore
par un autre danger,
Et quel péril pour qui ne sait point nager.
Barque échouée sur les rochers
par Jean Pillement XVIIIe
   

A cette tirade fait écho celle de Don Juan lui-même dans
" Le Festin de Pierre ou le Fils criminel
" de Villiers
(acte IV, scène 2) lorsqu'il réchappe du naufrage :

Hélas ! j'en tremble encore
à la seule pensée ;
Voir des gouffres affreux
prêts à nous abîmer,
Voir dans le même temps
des montages de Mer,
Voir tomber dessus nous
des vagues effroyables,
Voir les Cieux entr'ouverts,
des feux épouvantables,
Voir éclater la foudre,
ouïr mugir les flots,
Voir la mort sur le front
de tous les matelots,
Voir cette impitoyable
errer de bande en bande,
La voir faucher partout,
et partout qui commande ;
Enfin voir tout périr
dans ces tristes moments
Par la guerre allumée entre les Eléments (...)

   
Il est surtout intéressant à constater que, de toutes les versions de Don Juan, au XVIIe siècle, seuls les Français ont décrit la mer et ses dangers en ces termes, confirmant qu'ils ne sont pas aussi à l'aise sur l'eau que ne le sont leurs voisins proches. Ainsi, à aucun moment le Don Juan espagnol ne se plaint des éléments dans El Burlador de Sevilla, chez Tirso de Molina, lorsqu'il réchappe de son naufrage.
Une planisphère dans une tête de fou
Estampe de 1590
- Bibliothèque Nationale Paris-
   
Mesures de navigation
Gravure du XVIIe Bibliothèque Nationale - Paris

Et, bien au contraire, en Angleterre, chez Shadwell, Don John va même jusqu'à se moquer de la tempête et dire :
The Libertine
, acte III :

 Que les nuages rugissent, et vomissent leur soufre, ils ne me feront jamais peur !
Ou encore
Vous qui avez bravé tant de canons, les pets et les rots d'un orage vous effraient-ils ?
Et enfin
Faites passer ces scélérats par-dessus bord, Capitaine, Courage !
Laissez faire le pire aux Cieux, ce ne sera qu'une noyade.