“ Cette pièce, dont les comédiens donnent tous les ans plusieurs représentations, est la même que Monsieur de Molière fit jouer en prose peu de temps avant sa mort. Quelques personnes, qui ont tout pouvoir sur moi, m'ayant engagé à la mettre en vers, je me réservai la liberté d'adoucir certaines expressions qui avaient blessé les scrupuleux. J'ai suivi la prose assez exactement dans tout le reste, à l'exception des scènes des troisième et cinquième actes où j'ai fait parler des femmes (...) ”
  C'est par cet avis que commence Le Festin de Pierre, comédie en cinq actes, commandée à Thomas Corneille par Armande Béjard, la veuve de Molière, et publiée en 1677.
Comme le précise son auteur, l'intrigue et les personnages principaux de la pièce sont fidèles au synopsis du Dom Juan de Molière, auquel il faut se référer pour avoir la trame d'ensemble.

Les modifications de Thomas Corneille s'attachent en effet très peu à l'histoire, et les quelques scènes ajoutées, comprenant de nouveaux personnages féminins ne changent pas l'intrigue. Dans l'acte III, Don Juan rencontre une jeune personne de quatorze ans, Léonor, à laquelle il promet le mariage afin de la dérober au couvent auquel sa tante, Thérèse, la destine. Cette scène donne l'occasion à Sganarelle d'officier réellement en faux médecin pour détourner l'attention de la tante et faciliter les affaires de son maître. Léonor, accompagnée ensuite de sa cousine Pascale se retrouve dans l'acte V, désireuse de procéder au mariage promis par Don Juan ; c'est la statue du Commandeur qui met un terme à cette ultime supercherie.

En revanche, la grande différence entre le texte de Molière et celui de Thomas Corneille vient de l'écriture. Il ne s'agit pas uniquement du fait que cette nouvelle pièce soit en vers et non en prose, mais plutôt du discours qui est devenu acceptable pour la critique et les dévots. Le raisonnement n'est plus aussi fin et dérangeant, la provocation disparaît et le caractère athée de Don Juan est fortement atténué, comme le montre la comparaison entre les extraits suivants.

Acte I, scène 3 :
Dans le Dom Juan de Molière :


 Elvire :
(...) Mais sache que ton crime ne demeurera pas impuni, et que le même Ciel dont tu te joues me saura venger de ta perfidie.
Dom Juan :
Sganarelle, le Ciel !

Sganarelle :
Vraiment oui nous nous moquons bien de cela, nous autres !

Dom Juan :
Madame...

Elvire :
Il suffit (...)


Dans le Festin de Pierre de Thomas Corneille :

Elvire :
Mais sache, à me tromper quand ce cœur s'étudie,
Que ta perte suivra ta noire perfidie ;
Et que ce même ciel, dont tu t'oses railler,
À me venger de toi voudra bien travailler.
Sganarelle :
Se peut-il qu'il résiste, et que rien ne l'étonne ?
(Haut) Monsieur...

Don Juan :
De fausseté je vois qu'on me soupçonne ; mais, Madame...

Elvire :
Il suffit (...)


La scène 1 de l'acte III est encore plus remaniée car elle supprime la croyance de Sganarelle envers le moine bourru et donc la superstition et la provocation de Dom Juan qui ne croit qu'en l'arithmétique, comme le montrent les deux extraits suivants :

Dans le Dom Juan de Molière :


Sganarelle :
(...) Mais encore faut-il croire quelque chose dans le monde.
Qu'est-ce donc que vous croyez ?

Dom Juan :
Ce que je crois ?
Sganarelle :
Oui.
Dom Juan :
Je crois que deux et deux sont quatre, Sganarelle, et que quatre et quatre sont huit.
Sganarelle :
La belle croyance et les beaux articles de foi que voilà ! (...)

Dans le Festin de Pierre de Thomas Corneille :

Sganarelle :
(...) Mais sur le reste, là, que le cœur se déploie. Que croyez-vous ?
Don Juan :
Je crois ce qu'il faut que je croie.

La scène est ensuite raccourcie et le raisonnement entre le maître et le valet sur la religion n'est plus du tout choquant. La scène suivante, qui est celle de la rencontre avec le pauvre chez Molière, n'existe pas chez Thomas Corneille.
Il n'est donc plus question ici de blasphème.

Par ailleurs, d'autres aspects également considérés comme inconvenants dans le texte de Molière sont supprimés. Ainsi, lors de l'échange entre Dom Carlos et Dom Juan, sur l'honneur des gentilshommes, le texte de Molière fait implicitement référence aux duels comme étant l'unique moyen de réparer des dettes d'honneur. Thomas Corneille prend bien soin d'effacer ce passage car les duels sont interdits et les peines encourues, en cas de désobéissance, fort lourdes.

Dans le Dom Juan de Molière (acte III, scène 3) :


Dom Juan :
Votre dessein est-il d'aller du côté de la ville ?
Dom Carlos :
Oui, mais sans y vouloir entrer ; et nous nous voyons obligés, mon frère et moi, à tenir la campagne pour une de ces fâcheuses affaires qui réduisent les gentilshommes à se sacrifier, eux et leur famille, à la sévérité de leur honneur, puisque enfin le plus doux succès en est toujours funeste, et que, si on ne quitte pas la vie, on est contraint de quitter le royaume, et c'est en quoi je trouve la condition d'un gentilhomme malheureuse, d'être asservi par les lois de l'honneur au dérèglement de la conduite d'autrui, et de voir sa vie, son repos et ses biens dépendre de la fantaisie du premier téméraire qui s'avisera de lui faire une de ces injures pour qui un honnête homme doit périr.
Dom Juan :
On a cet avantage qu'on fait courir le même risque et passer aussi le temps à ceux qui prennent fantaisie de nous venir faire une offense de gaité de cœur. Mais ne serait-il point une indiscrétion que de vous demander qu'elle peut être votre affaire ?

Dans le Festin de Pierre de Thomas Corneille (acte III, scène 6) :

Don Juan :
Vous allez à la ville ?
Don Carlos :
Non ; certains intérêts...
Don Juan :
Vous peut-on être utile ?
Don Carlos :
Cette offre met le comble à ce que je vous dois.
Une affaire d'honneur, très sensible pour moi,
M'oblige dans ces lieux à tenir la campagne.

Don Juan :
Je suis à vous ; souffrez que je vous accompagne.
Mais puis-je demander, sans me rendre indiscret,
Quel outrage reçu...


De même, la scène du repentir de Don Juan et celle sur l'hypocrisie sont conservées, mais elles ont perdu la puissance du texte de Molière et en deviennent moins dérangeantes.

Ainsi expurgé, Le Festin de Pierre remporte un vif succès. Il est joué pendant plus d'un siècle, éclipsant, durant toute cette période, l'œuvre originale de Molière dont il est issu.

La lecture attentive du Festin de Pierre et la comparaison avec le Dom Juan de Molière apportent aujourd'hui une analyse pertinente sur la censure indirecte qu'a ainsi subie le texte original. Chacun des passages adoucis ou supprimés est un indice permettant de mieux mesurer l'engagement et l'audace de Molière.