Les lazzi

Les lazzi, pris au sens étymologique, sont des " liens " qui, dans la Commedia dell'Arte, unissent les dialogues ou les actions durant la représentation théâtrale.
En règle générale, ces liens sont presque toujours inutiles à l'histoire elle-même.
Ils sont surtout destinés à ponctuer et à rythmer l'intrigue à différents moments, afin de faire rire les spectateurs, de relancer l'attention si le public semble s'ennuyer, ou même de tirer un acteur d'embarras s'il est en panne d'improvisation.
Lazzi
   
Il faut garder en mémoire que la Commedia dell'Arte n'est pas une comédie écrite. Les acteurs ne possèdent donc qu'un canevas général qui les oriente et leur dicte le sujet principal.
Les dialogues sont ensuite le fruit de leur invention et de leur éloquence, même si leur jeu est soigneusement étudié
et mis en scène.
Ils sont souvent déterminés en fonction du public et du lieu dans lequel se joue la représentation et ils s'adaptent aux spectateurs en présence. De ce fait, les comédiens sont extrêmement dépendants entre eux, car la spontanéité et le brio de l'un ne doivent pas exister au détriment de l'autre. Les lazzi interviennent alors pour faciliter la liaison entre des scènes ou des interventions de telle sorte que le public ressente une parfaite fluidité dans l'action.
   
Considérés comme des intermèdes comiques et acrobatiques, ils sont les plus importants dans le spectacle car ils réunissent tout le burlesque de la Commedia dell'Arte.
Ces “ jeux de scène et jeux de mots ” sont de petits morceaux de bravoure, souvent joués par les zanni ; ils comprennent des acrobaties, de la pantomime, des postures, des grimaces et même des travestissements. Ils donnent à la pièce sa fantaisie et son pittoresque, et le public connaît la plupart d'entre eux d'autant qu'ils sont assez codifiés.
En général, lorsque le canevas est rédigé, certains lazzi sont déjà mentionnés avec leur nom, ou sont suggérés de manière générique, en relation avec les événements que la pièce comporte. Ainsi dans le canevas du Il Convitato di pietra de Naples, on trouve, à plusieurs reprises, l'indication
Fanno lazzi (ils font des jeux de scène) qui laisse aux acteurs la liberté de choisir les plus appropriés en fonction du moment et du public.
   
Capitan Babbeo e Cucuba
Teatro alla Scala - Milan
En revanche, d'autres lazzi sont clairement stipulés et à l'acte I, scène 6, le canevas mentionne : “ Ils font le lazzo du jour et de la nuit et du Lunatique ”.
Dans le lazzo du jour et de la nuit, Polichinelle doit démontrer les deux personnalités de son maître en parlant de son comportement de jour et de celui de nuit puis il doit rapidement les alterner, et dans le lazzo du lunatique, il doit prétendre qu'il est fou et se permettre des actions qu'il ne pourrait pas faire s'il ne l'était pas.
Les canevas ne comportent ainsi que des indications succinctes sur les lazzi qui sont résumés à des noms évocateurs :
lazzi de l'échelle, de l'arracheur de dent, de la nuit qui tombe, du brocoli, du silence, etc.
Si leur rôle est essentiellement comique, ils se risquent aussi à des critiques sociales même si elles sont volontairement exagérées et amusantes.
Les changements de rôle entre le maître et le valet, le valet qui répète ridiculement les paroles du maître, ou encore le valet qui ne suit pas les ordres et en détourne le sens, sont évidemment destinés à rappeler les conditions souvent injustes de la domesticité de l'époque en y ajoutant une déférence provocante.
Ainsi, dans le Il Convitato di pietra
de Biancolelli, au début de l'acte II, Arlequin signale : Je me mets à côté de Pantalon, et à chaque fois qu'il me regarde, je lui fais une profonde révérence.
Ce lazzo répété plusieurs fois l'impatiente ; il passe de l'autre côté, j'y passe aussi et je recommence le lazzo.
   
Sans compter ceux qui se réfèrent à la nourriture et se font l'écho d'une l'Italie alors en pleine crise économique.
Ils illustrent, par le rire, ce qu'une partie de la population vit de manière dramatique. À l'acte II de la même pièce, Arlequin dit : Dans le repas, au commencement, je viens dire que le feu a pris dans la cuisine. Don Juan et tous les valets y courent. Pendant ce temps-là, je me mets à table et je mange goulûment.
Le nombre de lazzi est incalculable et ne sont répertoriés aujourd'hui que ceux qui ont survécus grâce à des images et des croquis ou par les faibles indications des canevas.
Il est certain que ces lazzi, présentés par les comédiens italiens à Paris, ont fortement inspiré le théâtre classique français du XVIIe siècle.
Les valets des comédies de cette époque ont tous empruntés à la personnalité des “ zanni ” de la Commedia dell'Arte et leur comportement scénique autant que leur personnalité ont dérivé de ces “ jeux de scène ”. Ces derniers se sont alors intégrés au scénario, sont devenus plus précis et moins extravagants, mais ils trouvent leur origine dans ces pitreries italiennes si impertinentes.
Lazzo du Shampoing
 
Dans les versions françaises de Don Juan, qu'il s'agisse de celle de Dorimon, de Villiers ou de celle de Molière, de nombreuses attitudes des valets Philipin, Briguelle ou Sganarelle trouvent leur origine dans tel ou tel lazzo. Ainsi, l'échange de costume du valet et du maître,
le valet qui se déguise en médecin, les répétitions d'exclamations de frayeur ou de mises en garde, le valet et le maître qui ne se reconnaissent pas de nuit, sont autant d'inventions de la Commedia dell'Arte.
Molière a été formé par un comédien qui jouait le rôle de Scaramouche et il a pu étudier la portée comique et sociale des lazzi. Adaptés à la culture française, ils lui ont permis de traiter ses comédies de mœurs avec un mélange de légèreté et d'audace qui pouvait ainsi amuser d'abord et faire réfléchir ensuite.