Le merveilleux

Lorsque l'histoire de Don Juan est reprise par le théâtre italien, au début du XVIIe siècle, elle subit de sérieuses métamorphoses par rapport à l'original espagnol dont elle s'inspire pourtant directement. Ces transformations sont telles qu'elles affectent le sens le plus profond de la pièce originelle et toute sa leçon morale et religieuse.
On pourrait donc se demander les raisons pour lesquelles cette pièce a eu autant de succès auprès des troupes de la Commedia dell'Arte au XVIIe siècle, et pourquoi elle fut ensuite reprise, de si nombreuses fois, par l'opéra italien au siècle suivant.
Décor de Ludovico Burnacini pour l'opéra
Il Pomo d'oro représenté à Vienne en 1667
   
Inventione della Confraternita di Servi
- 1619 -
Une des principales raisons est son caractère merveilleux ou tout au moins les éléments destinés à devenir merveilleux, donnés par l'auteur espagnol Tirso de Molina mais adaptés comme tels par les Italiens.
L'histoire du personnage de Don Juan n'a rien en soi d'intéressant pour les comédiens de l'époque, car les questions d'honneur et de repentir du El Burlador de Sevilla
, ne sont pas aussi essentielles en Italie.
En revanche, le fait que ce personnage, au terme de diverses aventures, soit emporté aux Enfers par une statue, constitue le point d'orgue de la pièce.
Il n'est plus du tout question, dans les versions italiennes, de savoir si Don Juan va être puni ou va se repentir mais plutôt de savoir comment et quand il sera puni.
Non pour des raisons morales mais uniquement pour servir une mise en scène qui préconise le merveilleux et l'illusion.
   

De ce fait, la statue prend une importance toute nouvelle et devient le coup de théâtre le plus attendu du public.
Elle permet une débauche d'effets scéniques avec intervention de machines qui, selon les versions, la font même s'envoler. On est loin de l'aspect sévère et punitif de la statue espagnole. En revanche, on est encore tout proche de l'influence de la Renaissance avec sa redécouverte de l'Antiquité et tout ce que cela a impliqué dans l'art et la pensée italienne.

D'une part, la statue prend l'aspect des statues antiques. Comme l'a fait le sculpteur Donatello en 1453 qui édifie la première statue équestre en représentant ainsi le Condottiere Gattemalata, la statue des versions de Don Juan apparaît elle aussi à cheval, dès les premiers canevas du Il Convitato di pietra. Dans celui de Naples, du début du XVIIe, il est bien stipulé à l'acte III, scène I :
Temple à la campagne avec statue équestre
.

Char de Phaéton Opéra de Lully
Archives nationales.Paris
   
Carro tromphale
della Confraternita del Carmine - 1619

D'autre part, c'est la statue qui produit le merveilleux de la pièce, élément alors indispensable aux spectateurs, depuis que la Renaissance l'a mis à l'ordre du jour.
En effet, les érudits de cette période se sont repus des écrits d'Aristote, et tout particulièrement de sa
Poétique, dans laquelle il a introduit un effet littéraire qu'il nomme “ thaumaston ” et que les humanistes ont traduit par “ merveilleux ”.
Pour Aristote le “ thaumaston ” est un effet de surprise, quelque chose d'étonnant et d'admirable, une sorte de coup de théâtre ou un épisode aux limites de la vraisemblance.
La Renaissance le transforme et fait de la surprise, qu'elle soit littéraire ou artistique, quelque chose d'impressionnant lié à une promesse de révélation.
Le merveilleux est alors une réaction de stupeur qui s'empare de l'homme.
Ce concept est très utilisé dans l'art, et l'église le récupère peu à peu, notamment lors de la Contre Réforme, pour faire du fidèle un enfant surpris par tout ce qu'il ne sait pas et stupéfait par tout ce qu'il découvre. Le mouvement baroque fait ainsi, pour les églises, une exaltation du merveilleux, l'étonnement faisant place à l'admiration.

   
Mais le merveilleux ne sert pas que la religion. Le théâtre s'en empare à son tour, le dépouille de son utilisation mystique et,
grâce à la construction de lieux de représentation sophistiqués, l'introduit dans la mise en scène pour donner de l'émerveillement, car la surprise doit donner du plaisir et transgresser l'ordre de la vraisemblance. De là découle le théâtre à machines qui se pare de feux d'artifice, de fontaines, de décors amovibles, d'interventions surnaturelles.
Dans un tel contexte, l'histoire de Don Juan, qui contient déjà une intervention surnaturelle des dieux grâce à la statue, s'adapte parfaitement aux exigences théâtrales du moment.
Elle a la part nécessaire de magie qu'il suffit de valoriser différemment. Les interprétations des versions italiennes de Don Juan, faites en France quelques années plus tard par Dorimon et Villiers, escamoteront le caractère merveilleux donné par la Commedia dell'Arte à la statue, en rendant celle-ci beaucoup trop bavarde pour être stupéfiante.
Machine de L'infedelt fulminatta
- 1683 -